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Politique éco

Classement StartupBlink 2026 : la Tunisie 6e en Afrique, et après ?

La Tunisie affiche la plus forte croissance startup d’Afrique en 2026, mais reste 84e au monde. Décryptage du classement StartupBlink.

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La Tunisie est l’écosystème startup qui a le plus progressé d’Afrique cette année : +36,6 % dans le Global Startup Ecosystem Index 2026 de StartupBlink. C’est la phrase que tout le monde a retenue. Voici celle que personne n’a relevée : le pays reste 84e au niveau mondial, sa capitale 327e ville, et tout l’écosystème a levé 24 millions de dollars en 2024. Décryptage d’un classement qu’il faut savoir lire en entier.

Le chiffre qui circule, et celui qu’on oublie

Mi-mai 2026, le cabinet StartupBlink publie son index annuel. La presse économique tunisienne s’en empare aussitôt, et pour une bonne raison : la Tunisie y signe la plus forte croissance africaine de l’année, +36,6 %. Dans un écosystème habitué aux mauvaises nouvelles — fuite des talents, accès au capital, lourdeur administrative —, une progression à deux chiffres a de quoi réjouir.

Sauf qu’un taux de croissance ne dit rien tout seul. Quand on part de bas, +36,6 % reste +36,6 % d’un petit volume. Le classement le confirme sans détour : la Tunisie occupe la 84e place mondiale. Pour donner l’échelle, le trio de tête africain — l’Afrique du Sud (52e mondial), le Kenya (61e) et le Nigeria (62e) — joue dans une autre cour. La Tunisie, elle, se classe entre la 5e et la 7e position africaine selon l’indice retenu, derrière l’Égypte, au coude-à-coude avec le Ghana et le Sénégal.

Voici la thèse de ce décryptage : le classement StartupBlink 2026 est une bonne nouvelle réelle, mais étroite. Il mesure une accélération, pas une arrivée. Et tant qu’on ne lit que la ligne de croissance, on se raconte une histoire incomplète.

Deux index, deux Tunisie

Première précaution de lecture : StartupBlink ne publie pas un, mais deux classements, et ils ne disent pas la même chose.

Le Global Startup Ecosystem Index mesure la quantité et la qualité de l’activité startup — nombre de jeunes pousses, financement, présence d’acteurs de référence. C’est là que la Tunisie est 84e mondiale, 6e africaine, avec sa croissance record.

L’autre, le Innovators Business Environment Index, évalue l’environnement dans lequel ces startups évoluent : infrastructure numérique, cadre réglementaire, facilité à faire des affaires. La Tunisie y est 7e en Afrique et 87e mondiale — mais surtout, elle est désignée leader en Afrique du Nord sur l’infrastructure numérique et le cadre réglementaire. Autrement dit : le terrain est bon, meilleur que la moyenne régionale. Ce qui manque, ce n’est pas le décor, c’est ce qui se joue dessus.

Cette nuance compte. Elle déplace le diagnostic. Le problème tunisien n’est pas, ou n’est plus, un problème de règles — le Startup Act, malgré ses limites, a posé un cadre que beaucoup de voisins nous envient. Le problème est en aval : transformer un cadre favorable en startups financées, en chiffre d’affaires, en emplois.

Beaucoup de labellisées, très peu de scale-ups

Pour comprendre où ça coince, il faut sortir du classement et regarder la photographie de l’écosystème, livrée en avril 2026 par les chiffres officiels relayés par La Presse et L’Économiste Maghrébin.

La Tunisie compte aujourd’hui plus de 1 450 startups, dont 1 165 labellisées au titre du Startup Act. Sur le papier, c’est un vivier dense, l’un des plus fournis du Maghreb. Le chiffre d’affaires cumulé est estimé à 300 millions de dollars.

Maintenant le chiffre qui fait mal : sur ces 1 450 startups, on ne dénombre que 17 scale-ups. Dix-sept. Soit à peine plus d’une startup sur cent qui a franchi le cap de l’entreprise en hypercroissance, capable d’embaucher massivement et de viser l’international à grande échelle.

C’est tout le paradoxe tunisien résumé en un ratio. Le pays sait fabriquer des startups — la labellisation marche, les incubateurs tournent, les fondateurs sont là. Il ne sait pas, ou pas encore, les faire grandir. Entre la jeune pousse labellisée et la scale-up, il y a un désert que peu traversent. Et c’est précisément dans ce désert que se perd la promesse économique de l’écosystème.

Le nerf de la guerre : 24 millions de dollars

La raison de ce désert porte un nom : le capital. En 2024, l’ensemble de l’écosystème tunisien a levé environ 24 millions de dollars. Pour tout le pays. Sur une année.

Il faut mesurer ce que ce chiffre veut dire. Une seule levée de série A dans un écosystème mûr — au Caire, à Nairobi, à Lagos — peut dépasser à elle seule ce montant. La Tunisie distribue 24 millions entre des centaines de candidats au financement. Mécaniquement, les tickets sont petits, les tours de table modestes, et rares sont les startups qui réunissent de quoi changer d’échelle.

Il y a tout de même un signal positif, et il ne faut pas le bouder : le nombre d’investisseurs en capital-risque actifs a bondi de plus de 56 % sur la période. Des fonds comme 216 Capital, Anava Seed Fund ou Capsa Capital structurent peu à peu une chaîne de financement qui, il y a cinq ans, n’existait quasiment pas. La machine à investir se construit. Elle est juste encore trop petite pour les 1 450 bouches à nourrir.

C’est là que le +36,6 % retrouve son sens. Cette croissance, c’est probablement l’effet de cette professionnalisation : plus d’investisseurs, plus de tours, plus de visibilité internationale. Le mouvement est dans le bon sens. Le niveau, lui, reste insuffisant.

Tunis, 327e ville : le signal qu’on n’aime pas regarder

Dernier chiffre, et le plus inconfortable. Dans le classement des villes, Tunis pointe à la 327e place mondiale. Pour une capitale qui concentre l’écrasante majorité des startups, des incubateurs et du capital du pays, c’est un rappel à l’humilité.

Ce chiffre dit deux choses. D’abord que la concurrence des hubs mondiaux est féroce, et qu’une ville méditerranéenne de taille moyenne doit se battre pour exister sur la carte. Ensuite, et c’est plus stratégique, que la Tunisie joue presque tout sur une seule ville. Quand Sfax, Sousse ou les régions intérieures restent des déserts startup, c’est tout le potentiel national qui plafonne. Les écosystèmes qui montent — au Kenya, au Maroc — le font souvent en activant plusieurs villes à la fois.

Ce que le classement nous dit, vraiment

Alors, faut-il se réjouir ou s’inquiéter ? Les deux, et c’est précisément ce que mesure un bon classement.

Se réjouir, parce que la trajectoire est la bonne : plus forte croissance d’Afrique, environnement des affaires reconnu comme le meilleur d’Afrique du Nord, base d’investisseurs qui se densifie, 1 450 startups bien réelles. Aucun de ces acquis n’allait de soi il y a dix ans.

S’inquiéter, parce que la croissance part d’un socle étroit : 24 millions de dollars levés, 17 scale-ups, une capitale 327e mondiale. Le risque n’est pas l’effondrement. C’est le plafond. Celui d’un écosystème qui produit des startups en quantité mais peine à les faire changer de dimension, faute de capital à la hauteur.

Le vrai test des prochaines années ne sera pas de gagner des places dans un index. Il sera de transformer le ratio qui fait mal — une scale-up pour cent startups — en quelque chose de moins gênant. C’est là, pas dans le classement, que se jouera la promesse entrepreneuriale tunisienne.

Sources : StartupBlink, Global Startup Ecosystem Index 2026 et Innovators Business Environment Index 2026 ; L’Économiste Maghrébin (20 mai 2026) ; Managers (23 mai 2026) ; La Presse de Tunisie et African Manager (avril-mai 2026) ; données officielles Startup Tunisia / Smart Capital.

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