Portraits
TE#55- SupplyzPro : le Tunisien de 27 ans qui entre au Forbes 30 Under 30
Seddik Houimli, 27 ans, entre au Forbes Africa 30 Under 30 avec SupplyzPro : un ERP piloté par IA, sur WhatsApp, et 40 000 utilisateurs.
À 27 ans, Seddik Houimli vient de rejoindre la promotion 2026 du Forbes Africa 30 Under 30 avec SupplyzPro, un ERP piloté par intelligence artificielle qui se commande comme on écrit un message WhatsApp. Fondée en 2023 à Tunis, la startup revendique 40 000 utilisateurs de la Tunisie à l’Afrique subsaharienne. Derrière le trophée, une question plus intéressante : et si le prochain grand logiciel de gestion des PME parlait tunisien ?
Il y a un moment précis où une idée de startup cesse d’être une intuition pour devenir une évidence. Pour Seddik Houimli, ce moment n’a pas eu lieu dans un amphi allemand ni dans un bureau de Microsoft. Il a eu lieu en regardant tourner l’entreprise familiale de son futur associé. Des feuilles Excel qui ne se parlent pas, un logiciel de caisse ici, un carnet de stock là, des décisions prises au doigt mouillé faute de vision d’ensemble. Le problème n’était pas que ces PME manquaient d’outils. C’est qu’aucun de ces outils n’était pensé pour elles.
De ce constat est né SupplyzPro, la startup tunisienne qui vient de propulser son fondateur, à 27 ans, dans la promotion 2026 du Forbes Africa 30 Under 30. Le classement, qui distingue chaque année les jeunes entrepreneurs les plus influents du continent, chiffre même la fortune estimée de Houimli à 1,6 million de dollars, reflet de la valorisation grimpante de son entreprise. Mais réduire l’histoire à ce trophée, ce serait passer à côté de l’essentiel.
Un problème tunisien, un détour allemand
Seddik Houimli grandit en Tunisie, dans un pays où les petites et moyennes entreprises forment l’écrasante majorité du tissu économique et où la plupart d’entre elles pilotent leur activité à la main. Gestion des stocks, suivi des ventes, achats, trésorerie : autant de tâches qui reposent encore sur des processus fragmentés, souvent manuels, rarement connectés.
C’est en Allemagne, où il poursuit ses études, que le déclic technologique se produit. Au contact de l’intelligence artificielle et de la business intelligence, notamment lors d’expériences chez Microsoft et Siemens, il découvre la puissance des outils que les grandes entreprises utilisent au quotidien pour lire leurs données et décider vite. L’écart le frappe. D’un côté, des multinationales équipées de tableaux de bord sophistiqués. De l’autre, les PME qu’il connaît, aussi ambitieuses mais aveugles, faute d’instruments à leur portée.
La conviction qui s’impose alors est simple, presque contre-intuitive dans un secteur obsédé par la sophistication : le problème n’est pas seulement le logiciel, c’est sa complexité. Les ERP traditionnels, ces progiciels de gestion intégrée qui font tourner les grands groupes, sont chers, lourds, longs à déployer et intimidants. Aucun patron de PME tunisienne n’a le temps ni le budget de s’y plier. Il fallait donc renverser la logique : non pas former les dirigeants aux logiciels, mais faire parler les logiciels la langue des dirigeants.
L’ERP qui se commande comme un message
De là vient le pari central de SupplyzPro. La startup, fondée en 2023 à Tunis avec les cofondateurs Hazem Houssaini, Koutheir Cherni et Amine Abdenadher, développe un ERP dont l’interface n’est pas un tableau de bord à mille boutons, mais une conversation. Le dirigeant gère ses ventes, ses stocks ou ses achats aussi simplement qu’il échangerait avec un assistant, par écrit ou à la voix. Il peut demander l’état d’un stock, enregistrer une facture ou lancer une commande en langage naturel.
Le détail qui change tout : cela fonctionne directement dans WhatsApp. Dans une région où la messagerie est déjà le système d’exploitation officieux du commerce, où les artisans et les gérants de TPE prennent leurs commandes et négocient leurs prix par messages, greffer la gestion d’entreprise sur l’application que tout le monde a déjà ouverte relève de l’évidence stratégique. Pas d’installation, pas de formation, pas de nouvel écran à apprivoiser. L’outil vient à l’utilisateur, pas l’inverse.
« Lorsque nous avons lancé SupplyzPro, notre vision était simple : rendre les logiciels de gestion performants accessibles à toutes les PME grâce à l’intelligence artificielle conversationnelle », résume Seddik Houimli. La formule tient de la promesse marketing, mais elle décrit une bascule réelle. L’IA n’est pas ici un argument de vente posé sur une brochure. C’est le mécanisme qui rend l’outil utilisable par quelqu’un qui n’a jamais ouvert un ERP de sa vie.
40 000 utilisateurs, et les questions qui fâchent
Aujourd’hui, SupplyzPro revendique 40 000 utilisateurs et accompagne des entreprises dans plusieurs pays, de la Tunisie au reste de la région MENA et à l’Afrique subsaharienne. Pour une startup de deux ans, la traction est réelle et l’ambition assumée : démocratiser des outils longtemps réservés aux grandes organisations.
Reste que la célébration d’un classement ne dispense pas de poser les questions de fond, celles que tout observateur sérieux de l’écosystème doit garder en tête. 40 000 utilisateurs, soit. Mais combien de payants ? Quel revenu récurrent derrière ce chiffre d’usage ? La distinction Forbes, aussi méritée soit-elle, valorise une trajectoire et un potentiel autant qu’un résultat consolidé. Dans un secteur où la barrière n’est pas de convaincre un patron d’essayer un outil gratuit sur WhatsApp, mais de le convaincre de payer mois après mois, la conversion est le vrai juge de paix.
La deuxième question est celle de la défendabilité. L’idée d’un ERP conversationnel n’appartient à personne, et les géants du logiciel comme les modèles d’IA générique avancent vite sur ce terrain. L’avantage de SupplyzPro n’est donc pas l’IA en soi, disponible pour tous, mais sa connaissance intime d’un marché que les acteurs mondiaux regardent de loin : les usages, la langue, les habitudes de paiement et la réalité informelle des PME nord-africaines. C’est là, dans cette profondeur locale, que se jouera la partie, pas dans la démonstration technologique.
Ce que SupplyzPro dit de l’écosystème tunisien
Au-delà du cas particulier, l’entrée de Seddik Houimli au Forbes Africa 30 Under 30 envoie un signal à tout l’écosystème technologique tunisien. Elle confirme une tendance qui se dessine depuis quelques années : une génération de fondateurs capables de construire depuis la Tunisie des solutions destinées à un marché international, sans passer par la case émigration définitive. Houimli a fait le trajet inverse du cliché. Formé à l’étranger, aiguisé chez les majors de la tech, il a choisi de bâtir sur un problème tunisien pour l’exporter, plutôt que de rejoindre la longue file des talents qui partent et ne reviennent pas.
Cette histoire s’inscrit aussi dans la vague la plus structurante du moment : l’IA appliquée. Non pas l’intelligence artificielle comme fin en soi, comme démonstration de force ou effet d’annonce, mais comme levier discret pour résoudre un problème opérationnel très concret. SupplyzPro n’a pas inventé l’ERP. Elle a rendu l’ERP invisible, fondu dans un geste que 40 000 personnes font déjà cent fois par jour. C’est peut-être là la leçon la plus utile pour les fondateurs tunisiens qui regardent ce parcours : la valeur ne naît pas de la technologie la plus impressionnante, mais de sa disparition derrière l’usage.
« Cette distinction nous motive à voir encore plus grand et à travailler encore plus dur », affirme le jeune fondateur, qui vise désormais à faire de SupplyzPro une référence mondiale des ERP conversationnels dopés à l’IA. L’ambition est immense, la route encore longue, et le marché plein d’acteurs mieux financés. Mais si SupplyzPro tient sa promesse, le prochain standard du logiciel de gestion pour les PME émergentes pourrait bien avoir été écrit à Tunis, dans une conversation.
