Portraits
TE#58 – Deux Tunisiennes dans le Top 100 d’Africa’s Business Heroes 2026
Hajer Derouiche et Ameni Mansouri entrent dans le Top 100 d’Africa’s Business Heroes 2026. Deeptech verte et mode circulaire, une percée tunisienne.
Sur 24 000 candidatures venues de 54 pays africains, elles sont cent à avoir passé la barre. Et parmi ces cent, deux Tunisiennes : Hajer Derouiche, qui extrait des actifs botaniques au CO2 supercritique dans un village thermal, et Ameni Mansouri, dont la marketplace de mode d’occasion revendique 1,3 million d’utilisateurs. Deux univers que tout oppose, une même percée dans le programme phare de la Fondation Jack Ma. Que nous disent-elles de l’entrepreneuriat féminin tunisien en 2026 ?
Il y a un chiffre qui donne le vertige avant même de parler de la Tunisie : 24 000. C’est le nombre de dossiers déposés cette année pour l’édition 2026 d’Africa’s Business Heroes (ABH), l’initiative de la Fondation Jack Ma et d’Alibaba Philanthropy qui distingue les entrepreneurs les plus prometteurs du continent. Pour marquer la maturité de l’écosystème africain, le programme a fait passer sa liste de référence d’un Top 50 à un Top 100. Résultat : cent noms, issus de 27 pays, un âge moyen de 38 ans, des entreprises de 6,5 ans en moyenne, 170 millions de dollars de chiffre d’affaires cumulé en 2025 et plus de 6 200 emplois. Au bout de la compétition, une cagnotte d’1,5 million de dollars.
Dans cette liste, deux fondatrices tunisiennes. Elles ne se ressemblent en rien. L’une bâtit une industrie de la matière, l’autre une plateforme du clic. L’une travaille au pied d’une montagne, l’autre dans le flux d’un million de smartphones. Leur sélection simultanée n’est pas un hasard statistique : elle raconte quelque chose de précis sur qui entreprend, et comment, en Tunisie aujourd’hui.
Hajer Derouiche : la chimie de précision au pied du Zaghouan
Commençons par le contre-pied. Quand on imagine une pépite technologique tunisienne retenue par un programme adossé à Alibaba, on pense à du code, à une application, à de l’IA. Hajer Derouiche, elle, fabrique des extraits de plantes. Sa société, Actifs Précieux, fondée en 2016, s’est installée à Hammam Zriba, un village thermal historique niché au pied du Djebel Zaghouan. Loin des open spaces de Tunis, l’atelier tourne autour d’une technologie de rupture : l’extraction par fluides supercritiques, autrement dit le CO2 porté à un état où il se comporte à la fois comme un gaz et un liquide, pour capturer le meilleur des matières végétales sans solvant chimique.
Le geste est classé par ABH dans la catégorie deep tech et industrie verte, et il porte bien son étiquette. Derouiche a développé sa propre machine pilote pour obtenir ces extraits, destinés à la cosmétique naturelle, à la parfumerie de niche, à la phytopharmacie et aux compléments nutraceutiques. Autrement dit, elle ne vend pas une plante, elle vend une molécule propre, à haute valeur ajoutée, avec un potentiel d’export vers des marchés exigeants. Son travail lui a déjà valu une distinction, le prix de l’innovation Star Assurances.
Ce que son parcours dit est simple et souvent oublié : la Tunisie ne possède pas seulement des développeurs. Elle possède une matière première agricole, un savoir botanique et des ingénieurs capables de transformer une olive, une plante aromatique ou un déchet agricole en actif exportable. Là où l’écosystème parle beaucoup de logiciel, Derouiche rappelle qu’il existe une deeptech du réel, ancrée dans le territoire, capable de créer de la valeur là où on ne la cherche pas. Reste la question de fond, celle que ce type d’entreprise doit affronter tôt ou tard : passer de l’atelier pilote à l’échelle industrielle sans perdre la précision qui fait sa signature, dans un secteur où les acheteurs internationaux exigent volume, régularité et certifications.
Ameni Mansouri : 1,3 million de dressings dans un smartphone
Changement complet de décor. Ameni Mansouri co-dirige Dabchy, le premier vide-dressing en ligne tunisien, lancé autour de 2016 avec ses associés Ghazi Ketata et Oussema Mahjoub. L’idée de départ tient en une phrase : permettre à des femmes d’acheter et de revendre des vêtements neufs ou d’occasion, en confiance, depuis leur téléphone. Dix ans plus tard, la plateforme revendique plus de 1,3 million d’utilisateurs, soit l’équivalent de plus de 10 % de la population tunisienne, et plus de trois millions d’articles listés. Depuis 2016, elle affiche une croissance annuelle comprise entre 30 et 40 %.
ABH range Dabchy dans l’économie numérique et la mode circulaire, et l’entreprise coche les deux cases sans forcer. Elle est à la fois une place de marché technologique et un acteur d’un modèle vertueux, celui de la seconde main, qui prolonge la vie des vêtements dans un pays où le pouvoir d’achat impose l’astuce. Le parcours de financement raconte cette montée en puissance : un premier tour de 150 000 dinars pour constituer l’équipe, puis une levée de 300 000 dollars, et en février 2025 une pré-série A à sept chiffres menée par Janngo Capital, le fonds panafricain de Fatoumata Bâ dédié à l’égalité de genre, aux côtés des américains Renew et Village Capital. Objectif affiché : couvrir la région MENA, avec une présence déjà installée en Égypte.
Le fait qu’un fonds explicitement tourné vers les fondatrices femmes ait mené le tour n’est pas anecdotique. Il pointe une réalité tunisienne : les femmes entreprennent, mais elles restent minoritaires dans les tours de table, et les capitaux qui les ciblent spécifiquement pèsent encore peu. Dabchy prouve qu’une plateforme fondée et dirigée par une femme, adressant d’abord une clientèle féminine, peut atteindre une échelle nationale et lever auprès d’investisseurs internationaux. La question qui l’attend est celle de toutes les marketplaces : transformer un usage massif en rentabilité durable, à mesure que l’expansion régionale fait grimper les coûts.
Ce que révèle leur double sélection
Prises séparément, ces deux trajectoires sont deux belles histoires. Prises ensemble, elles dessinent une carte plus riche de l’entrepreneuriat tunisien. D’un côté, une industrie verte de haute technicité, ancrée dans un village et tournée vers l’export de molécules. De l’autre, une plateforme digitale grand public, née d’un besoin quotidien et propulsée par le capital-risque. Le message est qu’il n’y a pas un seul modèle de réussite tunisienne, ni une seule filière à célébrer. La deeptech industrielle et l’économie de plateforme avancent en parallèle, portées ici par deux femmes.
Car c’est bien le fil rouge de cette édition côté tunisien : la sélection est 100 % féminine. Dans un pays où les fondatrices peinent encore à accéder aux financements à la hauteur de leurs homologues masculins, voir deux Tunisiennes se hisser dans le Top 100 d’un programme aussi sélectif envoie un signal à toute une génération. Non pas un signal de complaisance, mais une preuve par l’exemple : on peut, depuis la Tunisie, construire une entreprise reconnue à l’échelle du continent, que l’on parte d’un laboratoire de chimie verte ou d’un carnet d’adresses de vendeuses en ligne.
Il ne faut pas pour autant confondre visibilité et consécration. Une place dans un Top 100 ouvre des portes, des réseaux, un projecteur international, mais elle ne remplace ni un compte de résultat solide ni un marché conquis. La vraie mesure viendra après : Actifs Précieux saura-t-elle industrialiser sans se diluer, Dabchy saura-t-elle gagner de l’argent en grandissant ? En attendant, Hajer Derouiche et Ameni Mansouri ont déjà accompli le plus difficile pour l’écosystème : montrer que la carte de l’entrepreneuriat tunisien s’écrit désormais aussi au féminin, et sur plusieurs terrains à la fois.
Sources
- Business Heroes 2026 : deux Tunisiennes dans le Top 100 des entrepreneurs africains – La Presse de Tunisie
- Deux Tunisiennes dans le Top 100 d’Africa’s Business Heroes 2026 – Managers
- Africa’s Business Heroes Unveils 2026 Top 100 Entrepreneurs – How we made it in Africa
- Actifs Précieux, extraction CO2 supercritique
- Dabchy annonce une levée de fonds à 7 chiffres – La Presse de Tunisie
- Dabchy, le premier vide-dressing en ligne tunisien – Wamda
