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Portraits

Rihab Lajmi : la Tunisienne qui a fait entrer Asendia AI chez Y Combinator

Partie seule de Tunis à 18 ans, Rihab Lajmi vient de faire entrer sa startup Asendia AI chez Y Combinator, l’accélérateur de la Silicon Valley.

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Il y a un détail que Rihab Lajmi raconte presque en passant, comme si c’était banal : partie de Tunis à 18 ans, seule, direction l’Allemagne, elle a financé ses études en travaillant à côté, puis a postulé encore et encore à Microsoft et à Google. Refusée à chaque fois. Le premier « oui » de Microsoft est arrivé à 22 ans, sous forme d’un stage. Treize ans plus tard, c’est elle qui reçoit les candidatures : sa startup, Asendia AI, vient d’intégrer la promotion Spring 2026 de Y Combinator, l’accélérateur de la Silicon Valley qui a vu naître Airbnb, Stripe et Dropbox. Et Rihab Lajmi devient, au passage, la première femme tunisienne admise dans le programme.

Asendia AI, c’est une plateforme de recrutement « agentique » : des agents d’intelligence artificielle qui automatisent les tâches les plus chronophages de l’embauche — sourcing, présélection, entretiens téléphoniques — pour les agences d’intérim et les directions RH. Fondée fin 2024 à San Francisco par Rihab Lajmi et son associé et époux Badis Zormati, l’entreprise affiche déjà une dizaine de clients payants. C’est cette traction, plus que la promesse, qui a convaincu YC.

D’un stage refusé à un poste chez Google

Pour comprendre Asendia, il faut remonter le parcours de sa fondatrice — et il n’a rien d’une ligne droite. Rihab Lajmi quitte la Tunisie à la majorité, sans filet, pour étudier l’ingénierie en Allemagne. Les premières années sont celles d’une étudiante qui jongle entre les cours et les petits boulots pour payer son loyer, tout en envoyant des dizaines de candidatures aux géants de la tech. Les rejets s’accumulent. Puis vient le stage chez Microsoft, à Munich, décroché à 22 ans. Elle le transforme en poste à temps plein à 24 ans, rejoint Google comme ingénieure cloud à 26, et en repart à 27 pour se lancer.

« Déterminée, persévérante » : les mots qu’elle employait elle-même il y a quelques mois sur LinkedIn pour résumer ces années de portes fermées. Ce sont aussi ceux qui expliquent pourquoi, lorsqu’elle a fini par rejoindre les coulisses de l’innovation mondiale, un détail l’a frappée.

« J’ai vu la technologie transformer des industries entières à une vitesse vertigineuse », confie-t-elle à Managers. « Mais le recrutement, lui, n’avait quasiment pas bougé. Les recruteurs passaient encore des heures à trier des CV à la main, à enchaîner des entretiens répétitifs, à jongler entre des outils fragmentés qui ne se parlaient pas. Ce décalage m’a frappée. »

Son associé apporte la pièce manquante. Badis Zormati a étudié le génie électrique à la TU Munich avant de passer six ans chez Infineon, le fabricant allemand de semi-conducteurs, où il travaille sur des systèmes d’IA. Co-fondateur et directeur technique d’Asendia, il partage la conviction que la technologie peut — doit — réinventer la manière dont les organisations trouvent leurs talents. Deux ingénieurs, un couple, une frustration commune : le décor est planté.

Cloner les meilleurs recruteurs

Concrètement, Asendia AI s’attaque à un secteur que peu de gens regardent : le recrutement pour agences de staffing. Un marché mondial estimé à 600 milliards de dollars, et l’un des coins les moins digitalisés du logiciel d’entreprise — la pénétration de l’IA y est estimée à moins de 1 %.

L’idée d’Asendia est de « cloner » les meilleurs recruteurs d’une agence en agents IA capables de travailler en continu. Ces agents conduisent de vrais entretiens téléphoniques vocaux, présélectionnent et notent les candidats 24 heures sur 24, puis réinjectent des données structurées dans les logiciels de suivi des candidatures. Le résultat affiché par l’entreprise : un recrutement jusqu’à dix fois plus rapide, avec des coûts de présélection réduits de 90 %.

La plateforme n’est pas un prototype. Elle tourne déjà chez des agences aux États-Unis et en Europe, avec des milliers de présélections automatisées dans la santé, l’informatique et les métiers manuels. Une dizaine de clients payants, un premier tour de financement levé auprès d’investisseurs européens avant même l’entrée chez YC : Asendia avance avec des chiffres, pas seulement un pitch.

Face à elle, des plateformes établies qui ont greffé de l’IA sur des architectures anciennes — Bullhorn (valorisée plus de 4 milliards de dollars), HireVue (plus de 100 millions de revenus), Veritone (racheté 170 millions). Asendia, elle, revendique d’être « IA-native » dès le premier jour. « On savait exactement ce qui ne fonctionnait pas », résume Lajmi. « On n’avait pas besoin de valider le problème. On l’avait vécu de l’intérieur. »

Ce que YC change — et ce qu’il ne change pas

Y Combinator n’apporte pas qu’un chèque. « Y Combinator, c’est avant tout un réseau », explique Rihab Lajmi. « L’accès aux fondateurs et aux investisseurs les plus influents de la Silicon Valley, c’est ce qui va nous permettre d’accélérer vraiment et de préparer notre prochain tour de financement dans les meilleures conditions. » L’accompagnement d’Asendia est piloté par Tom Blomfield, l’un des partners les plus connus de l’accélérateur — le co-fondateur de Monzo et de GoCardless.

Le contexte donne à l’événement une saveur particulière côté tunisien. Les alumni MENA de YC ne manquent pas : Breadfast, Thndr et Luciq (ex-Instabug) en Égypte, Chari au Maroc, Ziina et Alaan aux Émirats, Yassir en Algérie, Lezzoo en Irak. Mais les fondateurs tunisiens y étaient, jusqu’ici, remarquablement absents. Rihab Lajmi et Badis Zormati affirment être les premiers à franchir la porte — et le « premier » au féminin, lui, ne souffre aucune discussion.

Reste une question qui dérange, et qu’on ne peut pas éluder : cette réussite est tunisienne par les racines, pas par le terrain. Asendia s’est construite à San Francisco, avec des capitaux européens, pour des clients américains. Le talent est parti à 18 ans et n’est pas revenu. C’est l’histoire d’une diaspora qui brille loin du pays autant que celle d’un écosystème local. Le mérite individuel est immense ; il n’efface pas le constat collectif. Combien de Rihab Lajmi la Tunisie forme-t-elle chaque année sans réussir à les retenir — ni à les financer assez tôt pour qu’elles n’aient pas à traverser un océan ?

La trajectoire d’après

À court terme, la feuille de route est limpide : profiter des trois mois de YC pour densifier le portefeuille clients aux États-Unis, puis lever un tour de financement plus ambitieux dans la foulée du Demo Day. L’équipe, encore réduite à trois personnes, recrute déjà — un « founding engineer » à San Francisco, parmi d’autres.

Au-delà, l’ambition est d’imposer Asendia comme la référence IA-native d’un secteur qui n’a pas encore eu sa révolution. Si la thèse se vérifie — un staffing mondial à 600 milliards et à peine effleuré par l’IA — la fenêtre est large. Encore faut-il transformer une dizaine de clients en centaines, et tenir la distance face à des concurrents bien plus capitalisés.

Pour l’écosystème tunisien, le signal compte au moins autant que l’entreprise. Une fondatrice partie de Tunis avec un sac et beaucoup de refus vient de prouver qu’on pouvait arriver jusqu’au cœur de la Silicon Valley. Reste à savoir si la prochaine génération devra, comme elle, partir à 18 ans pour y parvenir — ou si une partie de cette histoire pourra, un jour, s’écrire à Tunis.

Sources : Managers, FWDStart, Y Combinator (page société Asendia AI), Tekiano, Webmanager Center.

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