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Politique éco

TE#70 – Startups tunisiennes : et si tout se jouait encore à Tunis ?

La Tunisie compte plus de 1 450 startups, mais l’écosystème reste amarré au Grand Tunis. Roadshow régional et Startup Day Nabeul veulent changer la carte.

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La Tunisie revendique plus de 1 450 startups. Mais une jeune pousse sur cinq se trouve dans le seul Grand Tunis, et le capital y est encore plus concentré. Roadshow régional, Startup Day à Nabeul : la décentralisation se met en scène. Reste à savoir si l’argent suivra la carte.

Le 23 juillet 2026, la pépinière d’entreprises de Nabeul a ouvert ses portes à une poignée de porteurs de projets venus de la région et de Borj Cédria. Au programme du Startup Day organisé par le réseau national des pépinières de l’APII : structuration de projet, préparation d’un dossier de financement, networking, et une présentation des privilèges du label Startup Act. Rien de spectaculaire. Et c’est précisément ce qui rend la scène intéressante. Car pour un fondateur de Nabeul, comprendre comment accéder au même écosystème qu’un fondateur du Lac 2 relève encore, en 2026, d’un événement à part.

Voilà le sujet, en deux lignes : la Tunisie a réussi à faire naître des startups un peu partout, mais elle n’a pas encore réussi à répartir les moyens de les faire grandir. La labellisation voyage. Le capital, lui, reste à Tunis.

La thèse

L’écosystème tunisien s’est construit autour d’un centre de gravité unique, le Grand Tunis, où se concentrent les fonds, les incubateurs et les grands comptes. La décentralisation en cours, roadshow régional et journées comme celle de Nabeul, corrige la carte des talents mais pas encore celle de l’argent. Tant que le capital ne descendra pas dans les régions, ouvrir des pépinières à Kairouan ou à Gabès restera une politique de l’offre sans sa contrepartie financière.

Un pays de plus de 1 450 startups, une capitale qui en capte l’essentiel

Les chiffres de fond sont désormais solides. Selon un bilan relayé en avril 2026 par L’Économiste Maghrébin, l’écosystème tunisien a franchi le cap des 1 450 jeunes entreprises, dont plus de 1 165 labellisées Startup Act et 17 scale-ups, pour un chiffre d’affaires cumulé estimé autour de 300 millions de dollars. En sept ans, le Startup Act a donc fait la preuve de sa capacité à générer du volume : un flux régulier de nouvelles labellisations, session après session.

La géographie, elle, raconte une autre histoire. Les startups labellisées implantées dans le Grand Tunis représentent plus de 22 % du total national, loin devant Sousse puis Nabeul. Autrement dit, à lui seul, l’axe Tunis, Ariana, Ben Arous, Manouba concentre plus d’une startup labellisée sur cinq, quand il pèse une part bien moindre de la population du pays. Le reste se disperse sur vingt gouvernorats, avec de vraies poches d’activité au Sahel et à Sfax, et des zones intérieures où le compteur peine à décoller.

Cette concentration n’a rien d’un hasard. Elle suit celle des ressources. Les principaux incubateurs, les fonds d’investissement, les structures d’accompagnement de qualité et les grands donneurs d’ordre sont installés dans la capitale, qui reste aussi le premier marché du pays en taille et en pouvoir d’achat. Un fondateur tunisois croise un investisseur dans un événement, décroche un rendez-vous avec un incubateur en une semaine, teste son produit sur des clients solvables à quelques kilomètres. Le même parcours, depuis Kasserine ou Tozeur, se compte en trajets, en nuits d’hôtel et en réseaux qu’il faut construire de zéro.

La décentralisation passe à l’action

Face à ce déséquilibre, l’écosystème a commencé à bouger, et pas seulement en paroles. L’initiative la plus parlante est venue d’un roadshow régional documenté par la Banque Mondiale : pour la première fois, l’écosystème startup national a quitté Tunis pour aller à la rencontre des régions, avec des étapes à Bizerte, Kairouan, Sfax et Gabès. L’idée est simple et juste : au lieu de demander aux fondateurs de province de monter à la capitale, on amène chez eux les investisseurs, les incubateurs et les organismes de soutien.

Le Startup Day de Nabeul relève de la même logique, à l’échelle d’un gouvernorat. Le réseau national des pépinières de l’APII, plus de cinquante structures d’accompagnement réparties sur le territoire, sert ici de bras territorial : un lieu physique, des experts sur place, un accompagnement à la structuration et au financement. C’est le maillage sans lequel aucune décentralisation n’est possible. On ne crée pas un écosystème régional avec un site web ; on le crée avec des gens qui décrochent leur téléphone à Nabeul, à Médenine ou au Kef.

Ces efforts s’appuient sur un acteur clé, Smart Capital, la structure qui pilote la stratégie Startup Tunisia et le déploiement du Startup Act. C’est elle qui, en coordonnant fonds publics, bailleurs internationaux et structures d’accompagnement, a la main pour décider si la prochaine vague de moyens ira, ou non, irriguer l’intérieur du pays.

Ce qui résiste : l’argent ne descend pas

Car c’est là que le bât blesse. Amener un investisseur pour une journée à Sfax ne veut pas dire y amener le capital. Le venture capital tunisien reste rare et prudent, et quand il investit, il investit près de chez lui, sur des dossiers qu’il peut suivre de près. Un fonds installé au Lac préfère, à risque égal, une startup qu’il verra grandir à vingt minutes de ses bureaux plutôt qu’à trois heures de route. La proximité n’est pas un caprice : elle réduit le coût du suivi, sécurise la gouvernance, rassure sur la sortie.

Résultat, le fondateur régional se heurte à un double plafond. D’abord l’accès : moins de rendez-vous, moins de mise en relation, moins de ces conversations informelles qui, à Tunis, font mûrir un dossier. Ensuite le financement : même labellisé, même bon, il lève plus difficilement parce que les guichets qui comptent sont ailleurs. La labellisation, gratuite et accessible partout, a démocratisé l’entrée. Le capital, lui, est resté un club dont l’adresse n’a pas changé.

À cela s’ajoute une réalité de marché. Une startup B2B qui vise les grands comptes, les banques, les assureurs, les groupes industriels, les trouve massivement dans la capitale. Rester en région, c’est parfois se couper de ses premiers clients. Beaucoup de fondateurs prometteurs finissent donc par migrer vers Tunis, ce qui vide un peu plus les régions de leurs pépites et renforce la concentration que l’on prétend combattre.

Les 18 prochains mois

Le test des mois qui viennent ne se jouera pas sur le nombre d’événements en région, mais sur la présence, ou l’absence, de trois signaux. Un, des véhicules de financement explicitement fléchés vers les régions, tickets d’amorçage régionaux, co-investissement public de proximité, incitations pour les fonds qui sortent de Tunis. Deux, des levées significatives conclues par des startups basées hors du Grand Tunis, la preuve par l’exemple que la géographie n’est plus une condamnation. Trois, des structures d’accompagnement régionales capables non seulement de former, mais de connecter leurs startups aux fonds nationaux, voire aux investisseurs du Golfe et d’Europe.

Si ces signaux apparaissent, le roadshow et les Startup Days auront été le début de quelque chose. S’ils restent absents, ils auront été une belle vitrine posée sur une réalité inchangée : un écosystème qui parle décentralisation depuis la capitale, et qui y garde ses moyens.

Ce qu’on retient

La Tunisie a gagné la première manche, faire éclore des entrepreneurs partout, du Nord au Sud. Elle joue maintenant la seconde, autrement plus difficile : faire en sorte qu’un fondateur de Nabeul ou de Gabès ait les mêmes chances de grandir qu’un fondateur du Lac. Ce jour-là, un Startup Day en région ne sera plus un événement. Ce sera la norme.

Sources : L’Économiste Maghrébin (bilan 1 450 startups, 10 avril 2026) ; Managers (Startup Day Nabeul 2026, APII) ; Banque Mondiale (regional startup roadshow) ; Startup Tunisia.

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