Décryptages
TE#57 – Cybersécurité tunisienne : le secteur qui passe à la lumière
Pwn & Patch file en Silicon Valley, l’ANSI recense 3 500 experts manquants et la cyber devient la compétence la plus demandée d’Afrique.
Sur la scène du Tunisia Digital Summit, en avril dernier, dix fondateurs ont eu quelques minutes chacun pour convaincre un jury d’investisseurs. Plus de 160 startups avaient postulé. Celle qui a gagné ne fabrique ni scooter électrique ni application de livraison. Elle surveille, en temps réel, des milliards de données qui circulent sur le dark web pour prévenir les entreprises quand leurs mots de passe, leurs documents sensibles ou leurs failles se retrouvent en vente. Elle s’appelle Pwn & Patch. En novembre 2026, elle représentera la Tunisie à la finale mondiale de la Startup World Cup, à San Francisco, où un million de dollars est en jeu. Un an plus tôt, presque personne, en dehors du sérail, ne connaissait son nom.
Voici la thèse : la cybersécurité est le secteur le plus discret de l’écosystème tunisien, et c’est précisément pour cela qu’il devient l’un des plus prometteurs. Pendant que l’attention se concentrait sur l’intelligence artificielle et la fintech, une filière s’est constituée en silence, portée par un vivier d’ingénieurs, une pénurie mondiale de talents, et une demande africaine qui explose. Décryptage d’un angle mort qui passe à la lumière.
D’où l’on part
Commençons par le décor. L’écosystème tunisien compte aujourd’hui plus de 1 450 startups, dont 1 165 labellisées et 17 scale-ups, pour un chiffre d’affaires cumulé estimé à 300 millions de dollars. Le pays se classe 82e mondial, 7e africain et 5e dans la région MENA. Dans ce paysage, la cybersécurité n’a jamais eu droit à sa vitrine. Elle n’a pas la photogénie d’une agritech qui sauve de l’eau, ni le récit grand public d’un wallet mobile. Elle travaille pour des directions informatiques, en B2B, loin des projecteurs.
Et pourtant, tous les rapports sectoriels citent désormais la cybersécurité parmi les compétences-phares du pays, aux côtés de l’IA, de la data et de l’industrie 4.0. La raison est simple : la transformation numérique tunisienne s’accélère, et chaque banque, chaque administration, chaque PME qui se digitalise devient une cible. La menace crée le marché.
La première dynamique : le talent avant tout
Le vrai carburant du secteur, ce ne sont pas les levées de fonds, encore rares. Ce sont les ingénieurs. La Tunisie forme chaque année des centaines de spécialistes : analystes SOC, pentesteurs, ingénieurs en sécurité cloud, responsables gouvernance et conformité. SUP’COM, l’École supérieure des communications de Tunis, a co-construit avec l’ANSI, l’Agence nationale de la sécurité informatique, un mastère en cybersécurité opérationnelle. Des écoles privées ont emboîté le pas.
Le résultat, c’est une main-d’œuvre technique reconnue au-delà des frontières. Des cabinets internationaux recrutent des équipes tunisiennes pour opérer à distance, précisément parce que le rapport compétence-coût est difficile à battre. La cybersécurité tunisienne s’exporte donc d’abord sous forme de cerveaux, avant même de s’exporter sous forme de produits.
La deuxième dynamique : des startups qui construisent des produits
Le talent ne suffit pas. Ce qui change la donne, c’est que des fondateurs transforment ce savoir-faire en produits vendables. Pwn & Patch, fondée à Tunis en 2021, en est l’exemple le plus abouti. Au-delà du conseil en sécurité offensive, en conformité et en sécurité cloud sur AWS, Azure et Google Cloud, la société a bâti Oktoboot, une plateforme de renseignement sur les menaces dopée à l’intelligence artificielle. Oktoboot scrute le web profond et le dark web pour détecter mots de passe fuités, documents exposés et actifs vulnérables, puis alerte l’entreprise avant que la brèche ne soit exploitée. Parmi ses soutiens figure Orange Fab, l’accélérateur du groupe Orange en Tunisie.
Ce passage du service au produit est décisif. Un cabinet de conseil facture des heures ; une plateforme se vend en abonnement et se déploie à l’échelle. C’est la différence entre une activité qui plafonne et une activité qui peut viser San Francisco. Pwn & Patch n’était d’ailleurs pas seule sur le podium de la finale nationale : Pixii Motors, dans la mobilité durable, a décroché la deuxième place avec le soutien du groupe Rose Blanche, et WaterSec, dans la gestion intelligente de l’eau, la troisième avec Orange Tunisie. Mais c’est bien la cyber qui a gagné le ticket pour la Silicon Valley.
La troisième dynamique : un marché africain qui appelle
Le troisième moteur est géographique. La cybersécurité s’impose comme la compétence technologique la plus demandée du continent : plus de 60 % des recruteurs africains la placent en tête de leurs besoins. Or l’Afrique se digitalise vite, avec des systèmes souvent immatures et peu protégés. La demande dépasse largement l’offre locale de compétences.
La Tunisie est idéalement placée pour combler ce vide. Pôle technologique d’Afrique du Nord, francophone, proche de l’Europe, elle peut vendre du SOC-as-a-Service, de l’audit et du pentest à des clients maghrébins et subsahariens. Le secteur ne dépend donc pas d’un marché intérieur trop étroit pour justifier une croissance : son horizon naturel, c’est le continent, puis le Golfe.
Ce qui résiste
Il ne faut pourtant rien idéaliser. Le premier obstacle est aussi la première force : le talent. Ces mêmes ingénieurs si recherchés partent. La fuite des cerveaux frappe la cyber de plein fouet, car un pentesteur tunisien s’arrache aussi bien à Paris qu’à Dubaï. L’ANSI estime que le pays manque déjà de plus de 3 500 experts en cybersécurité pour couvrir ses seuls besoins internes. Former plus vite ne sert à rien si l’on n’arrive pas à retenir.
Le deuxième frein est financier. La cyber tunisienne lève peu. Les investisseurs locaux comprennent une application grand public ; ils sont plus hésitants devant une plateforme B2B technique dont le cycle de vente est long et dont le client final est une direction informatique méfiante. Résultat : beaucoup de startups avancent en s’autofinançant par le conseil, ce qui ralentit le développement produit.
Le troisième obstacle est la confiance. Vendre de la sécurité, c’est vendre de la crédibilité. Une PME tunisienne préfère souvent un fournisseur étranger réputé à un acteur local qu’elle ne connaît pas, même moins cher. Casser ce réflexe demande des références, des certifications et du temps.
Ce qui peut basculer d’ici 18 mois
À court terme, l’événement à surveiller est la finale de San Francisco, en novembre. Peu importe le résultat : une présence tunisienne sur cette scène mondiale, dans un secteur aussi stratégique, vaut mille communiqués. Elle attire l’attention d’investisseurs qui, jusqu’ici, ne cherchaient pas la cyber en Tunisie.
À moyen terme, deux signaux méritent d’être suivis. D’abord, l’apparition d’un premier tour de table significatif pour une startup cyber tunisienne : ce jour-là, le secteur changera de statut aux yeux des fonds. Ensuite, la structuration d’une offre d’export coordonnée vers l’Afrique, portée par les agences publiques et les accélérateurs, qui transformerait des initiatives isolées en filière. La cybersécurité a l’avantage de cocher toutes les cases d’un secteur exportable : forte demande, faible dépendance au marché local, marge élevée, barrière à l’entrée par la compétence.
En clôture
Il y a quelque chose de cohérent à ce qu’un secteur dont le métier est de rester invisible ait mis si longtemps à se faire remarquer. La cybersécurité tunisienne a passé des années à protéger les autres dans l’ombre. Elle découvre aujourd’hui qu’elle a, elle aussi, une histoire à raconter et un marché continental à prendre. Reste la question qui décidera de tout : la Tunisie saura-t-elle garder ceux qui, en novembre, la représenteront à l’autre bout du monde ?
