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HealthTech

TE#66 – HealthTech : 68 startups tunisiennes pour soigner, presque rien pour financer

68 startups de santé numérique en Tunisie, 16 financées, 2,24 M$ levés au total. Le paradoxe d’un secteur à fort besoin et à petit capital.

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Un chiffre résume tout le paradoxe. Depuis qu’elle existe, la santé numérique tunisienne a réuni 68 startups. Ensemble, sur toute leur histoire, elles ont levé 2,24 millions de dollars. C’est moins que le seul premier tour de table de certaines fintechs égyptiennes bouclé en une matinée. Un pays entier de médecins, d’ingénieurs et de porteurs de projets qui veulent réparer le système de soins, pour un capital cumulé qui tiendrait sur un chèque unique.

Ce n’est pas une anomalie comptable. C’est le portrait d’un secteur qui coche toutes les cases du besoin et presque aucune de celles du financement.

Ce que disent les chiffres

Reprenons les données brutes, telles que les recense le suivi de Tracxn en mai 2026. La Tunisie compte 68 startups de santé numérique. Sur ces 68, seulement 16 ont réussi à lever de l’argent. Le reste, plus des trois quarts, avance sur fonds propres, sur du love money, ou sur des subventions ponctuelles. Le cumul historique de toutes ces levées atteint 2,24 millions de dollars.

Encore ce total est-il trompeur, parce qu’il est très concentré. Une seule société, Digital Healthcare Systems, en capte 1,12 million, soit la moitié à elle seule. Retirez-la, et les 15 autres startups financées se partagent un peu plus d’un million de dollars. La médiane d’un tour de table healthtech tunisien se compte en dizaines de milliers de dollars, pas en millions.

À titre de comparaison, l’EdTech tunisienne, autre secteur mal loti que nous avons déjà décrypté, alignait 114 startups pour une pauvreté de financement similaire. La santé numérique fait pire encore : moins de startups, moins d’argent, et un secteur pourtant plus stratégique.

Qui sont-elles

Derrière les statistiques, il y a des produits réels et souvent malins. med.tn est devenu le réflexe de milliers de Tunisiens pour trouver un médecin par spécialité et par ville, prendre rendez-vous, localiser une pharmacie. Le service est simple, utile, et il a installé une habitude d’usage, ce qui est déjà rare.

Epilert s’attaque à un problème autrement plus lourd : l’épilepsie. La startup conçoit un dispositif intelligent qui détecte les crises convulsives et alerte automatiquement l’entourage par SMS et par appel, avec une application qui documente le sommeil, les activités et les schémas de crise. C’est de la vraie medtech, avec du matériel, du logiciel et un enjeu de vie.

Autour d’elles gravitent Keeplyna, AeroCare, SgharToon et une soixantaine d’autres, qui couvrent le suivi de patients, la pédiatrie ludique, la gestion de données médicales ou la télémédecine. Le catalogue est plus riche qu’on ne le croit. Ce qui manque, ce ne sont pas les idées. C’est l’oxygène financier.

Pourquoi l’argent ne vient pas

Trois freins expliquent l’essentiel du blocage.

Le premier est réglementaire. La santé est un secteur encadré, et pour de bonnes raisons. Un investisseur qui met un ticket dans une startup healthtech sait que le produit devra franchir des validations cliniques, des autorisations, parfois un long chemin avant le premier euro de revenu. Ce temps réglementaire fait peur à un capital-risque tunisien déjà prudent, habitué à des cycles courts et à des modèles logiciels qui se déploient vite.

Le deuxième frein est le remboursement. Dans un marché où le paiement des soins reste largement à la charge du patient ou d’une CNAM sous tension, une startup qui vend un service de santé se heurte vite à la question : qui paie, et de façon récurrente ? Sans mécanisme de remboursement clair, le chiffre d’affaires reste fragile, et un chiffre d’affaires fragile n’attire pas les fonds.

Le troisième frein est la taille du marché local et l’absence de sorties. Le marché tunisien seul est trop petit pour justifier de grosses levées. Il faut viser l’export, l’Afrique, le Golfe, mais l’export ajoute une couche de complexité réglementaire par pays. Et comme aucune healthtech tunisienne n’a encore réalisé de sortie retentissante, les investisseurs n’ont pas de précédent rassurant à se mettre sous la dent.

Les signaux qui bougent en 2026

Le tableau n’est pas figé, et 2026 apporte plusieurs signaux qui vont dans le bon sens.

Le 8 juin, le Radisson Blu de Tunis a accueilli la première édition de THE BRIDGE AI and Healthcare Summit, co-organisé par l’Organisation Nationale des Entrepreneurs et l’Association des Médecins Tunisiens dans le Monde. Au-delà du rendez-vous, l’événement a lancé un incubateur dédié à la santé numérique, en misant sur un pont entre médecins de la diaspora et fondateurs restés au pays. C’est exactement le type de passerelle qui manquait.

Deuxième signal, régional celui-là. Un programme porté par Innov’i, financé par l’Union européenne et mis en oeuvre par Expertise France, accompagne dix porteurs de projets healthtech du Sahel, entre Monastir et Sousse. L’objectif affiché est de créer le premier hub de technologies de la santé de la région, en connectant les startups aux hôpitaux, aux laboratoires de recherche et au reste de l’écosystème. Sortir la santé numérique du seul axe tunisois est une bonne nouvelle, tant le Sahel concentre facultés de médecine et industrie pharmaceutique.

Troisième signal, l’axe franco-tunisien. Le rapprochement autour de l’e-santé 4.0 et de la télémédecine, engagé au premier trimestre, ouvre des perspectives de partenariats et de marchés à l’export pour les startups les plus matures.

Ce qu’il faudrait débloquer

Pour un fondateur qui hésite à se lancer dans la santé numérique, la leçon n’est pas décourageante, elle est stratégique. Dans un secteur où le capital est rare, la survie passe d’abord par le revenu, pas par la levée. Les rares startups qui tiennent, comme med.tn, ont construit un usage et un modèle avant de chercher des fonds.

Ensuite, l’international n’est pas une option lointaine, c’est une nécessité dès le départ. Concevoir un produit pensé pour l’Afrique ou le Golfe, et pas seulement pour Tunis, change la conversation avec un investisseur.

Enfin, il faut jouer collectif. Le vrai déblocage viendra le jour où un mécanisme de remboursement, un fonds spécialisé et une première sortie réussie enverront le signal que la healthtech tunisienne rapporte. Les incubateurs de 2026 posent les premières briques. Le capital, lui, attend encore la preuve.

68 startups pour soigner un pays, 2,24 millions de dollars pour les financer toutes. Le déséquilibre est brutal, mais il dessine aussi la plus grande marge de progression de l’écosystème tunisien. Reste à savoir qui osera écrire le premier gros chèque.

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