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TE#33 – VivaTech 2026 : ce que le pavillon tunisien joue vraiment à Paris
Neuf startups, un pavillon coordonné par le CEPEX, des fonds publics tunisiens et allemands : à la veille de VivaTech 2026, la vraie question est ce qu'on en ramène.
Demain matin, Porte de Versailles, neuf jeunes entreprises tunisiennes vont déballer leurs kakemonos sur un stand commun, brancher leurs écrans et répéter une dernière fois leur pitch en anglais. Pendant quatre jours, du 17 au 20 juin, elles seront un grain de sable tunisien dans la plus grande foire technologique d’Europe, VivaTech, qui draine chaque année des dizaines de milliers de visiteurs, des fonds d’investissement, des grands groupes et une meute de journalistes. Le Pavillon National Tunisien est prêt. Reste une question que personne, dans l’euphorie des préparatifs, n’aime poser tout haut : qu’est-ce qu’on en ramène, au juste ?
Ce que la Tunisie envoie à Paris
Le dispositif a été ficelé au printemps. Un appel à candidatures a été lancé à la mi-mai pour sélectionner neuf startups tunisiennes, avec une date limite de dépôt fixée au 15 mai. L’objectif affiché est classique : renforcer la visibilité des startups nationales, les mettre en contact avec des investisseurs, des grands comptes et des partenaires technologiques internationaux, et leur ouvrir des portes vers les marchés export.
La machine institutionnelle derrière ce pavillon est révélatrice de la façon dont la Tunisie organise sa présence à l’étranger. La coordination est assurée par le CEPEX, le Centre de promotion des exportations, en collaboration avec l’APII, l’Agence de promotion de l’industrie et de l’innovation, et S2T, la Société tunisienne des pôles technologiques intelligents. Autrement dit, ce ne sont pas les startups qui s’organisent entre elles : c’est l’État, à travers trois de ses bras, qui assemble une délégation et la pousse sur la scène parisienne.
Les startups sélectionnées repartent avec un paquet concret : billets d’avion Tunis-Paris, accès à l’événement, intégration dans le pavillon, et surtout un programme de rencontres B2B. C’est ce dernier point qui fait, ou défait, la rentabilité de l’opération.
Qui paie l’addition
Un stand à VivaTech ne tombe pas du ciel. L’opération est portée par un consortium d’acteurs publics et de coopération : le ministère des Technologies de la communication, le CEPEX, la société Smart Capital, la Caisse des dépôts et consignations, S2T, et la coopération allemande à travers la GIZ et le ministère fédéral BMZ. On retrouve ici la signature habituelle du financement de l’écosystème tunisien : un mélange d’argent public national et de fonds de bailleurs internationaux.
Ce montage a un mérite et un revers. Le mérite, c’est qu’il rend l’accès à VivaTech possible pour des startups qui n’auraient jamais pu s’offrir seules un stand dans un salon où la visibilité se paie cher. Le revers, c’est qu’il déresponsabilise un peu : quand le billet est offert, la pression de la rentabilité se relâche. Une entreprise qui paie elle-même son déplacement compte ses rendez-vous. Une entreprise envoyée par l’État peut, si personne ne mesure rien, se contenter de profiter du voyage.
Un stand, et après ?
C’est là que tout se joue. La présence physique à VivaTech n’a de valeur que si elle se traduit en relations qui survivent au démontage du stand. Le volet B2B a justement été structuré dans ce but. En marge de l’événement, l’APII, qui coordonne en Tunisie le réseau Enterprise Europe Network, a organisé un programme de rencontres d’affaires en partenariat avec EEN France et la Chambre de commerce et d’industrie de Paris Île-de-France. Les rendez-vous sont calés à l’avance, sur la base des profils des entreprises et des intérêts exprimés de part et d’autre.
Sur le papier, c’est exactement ce qu’il faut : des rencontres ciblées plutôt que du réseautage au hasard des allées. Les thèmes mis en avant, intelligence artificielle et data, cybersécurité, industrie 4.0, deeptech, smart technologies, correspondent à ce que cherchent réellement les acheteurs et les investisseurs présents à Paris. Une startup tunisienne qui repart avec cinq contacts qualifiés, un pilote signé avec un grand groupe européen ou une lettre d’intention d’un fonds, aura amorti dix fois le coût de son billet.
Le danger, lui, porte un nom : le tourisme d’innovation. Une délégation qui défile, des photos devant le drapeau, un communiqué triomphal, et trois mois plus tard, rien. Pas de contrat, pas de levée, pas de client. Le risque est d’autant plus réel que la Tunisie n’est pas la seule à jouer cette carte : six startups tunisiennes étaient déjà à LEAP en Arabie saoudite début 2026, d’autres préparent l’Entrepreneurship World Cup et sa dotation pouvant atteindre un million de dollars. Multiplier les vitrines internationales est une stratégie. Encore faut-il mesurer ce qu’elles rapportent.
La question qui dérange : où est le tableau de bord ?
Voici le point que l’on aimerait voir traité dans le bilan de cette participation, et qui l’est rarement. Combien de rendez-vous B2B effectivement tenus ? Combien de contacts transformés en discussions sérieuses six mois plus tard ? Combien d’euros de chiffre d’affaires export ou de capital levé attribuables, même partiellement, à VivaTech ? Tant que ces chiffres ne sont pas suivis, publiés et comparés d’une année sur l’autre, la participation tunisienne restera un acte de foi plutôt qu’une politique pilotée.
Ce n’est pas un procès contre l’initiative. Envoyer neuf startups à Paris vaut infiniment mieux que de rester chez soi à se plaindre du manque de visibilité. Mais l’écosystème tunisien est arrivé à un stade de maturité où il peut, et doit, exiger des comptes. En 2024, les startups du pays ont levé environ 24 millions de dollars sur onze opérations, et l’on recense plus de 1 450 jeunes entreprises labellisées. Cet écosystème n’est plus naissant ; il est en phase de consolidation. À ce stade, la bonne question n’est plus « comment y aller ? » mais « combien ça rapporte et à qui ? ».
Ce qu’il faut surveiller après le 20 juin
Trois signaux diront si ce pavillon a été utile. Le premier : les annonces concrètes dans les semaines qui suivent, partenariats, pilotes, intentions d’investissement, et pas seulement les remerciements protocolaires. Le deuxième : la capacité des neuf sélectionnées à entretenir, après l’événement, les contacts noués sur place, car un salon ne crée pas une relation, il l’amorce. Le troisième, le plus structurant : un éventuel reporting public, même sommaire, sur les retombées, qui ferait passer la participation tunisienne de la communication à la stratégie.
Pour les neuf entrepreneurs qui montent dans l’avion ce soir, le conseil tient en une phrase : ne pas confondre l’éclat du stand avec le travail qui commence vraiment quand on le quitte. VivaTech n’est pas une récompense, c’est une porte. Ce qui compte, c’est ce qu’on en fait une fois rentré à Tunis.
Sources : Tunisie Numerique (14 mai 2026), Webmanager Center (18 mai 2026), Tekiano, CEPEX, ministère des Technologies de la communication.
