Décryptages
Startups tunisiennes : pourquoi 2026 est l’année du Golfe
Riyad, Dubaï, le top 100 MENA : en 2026, les startups tunisiennes regardent toutes vers le Golfe. Décryptage d’un cap qui en dit long sur le financement local.
Aujourd’hui, 31 mai 2026, des dizaines de fondateurs tunisiens bouclent dans l’urgence un dossier de candidature. Pas pour un fonds local, ni pour un appel à projets de l’APII. Pour l’Entrepreneurship World Cup, dont la finale se tiendra à Riyad en novembre, avec un million de dollars en jeu. Ce n’est pas un hasard isolé : depuis le début de l’année, le Golfe est devenu la destination obligée de l’écosystème tunisien. Riyad, Dubaï, le top 100 MENA — partout, le même cap. Décryptage d’un mouvement qui en dit autant sur les ambitions tunisiennes que sur les limites du marché domestique.
Quatre signaux, une même direction
Pris séparément, ce sont des brèves d’agenda. Mises bout à bout, elles dessinent une stratégie.
Premier signal : en mars, le ministère des Technologies de la communication sélectionne six startups labellisées pour une mission de prospection au LEAP 2026, le grand salon technologique saoudien. Initialement prévu du 13 au 16 avril à Riyad, l’événement a été reporté par les organisateurs au 31 août-3 septembre — ce qui, paradoxalement, a offert aux startups tunisiennes plus de temps pour préparer leur approche du marché saoudien.
Deuxième signal : l’EWC 2026, dont la candidature ferme aujourd’hui. La finale mondiale aura lieu à Riyad en novembre, avec une dotation totale d’un million de dollars répartie entre douze lauréats — 30 000 dollars pour la catégorie idéation, 200 000 pour l’amorçage, 160 000 pour la croissance, plus une catégorie spéciale intelligence artificielle dotée de quatre prix de 50 000 dollars.
Troisième signal : la première édition du Tunisian Startup Forum in Dubaï, qui a mis en avant dix startups tunisiennes devant un parterre d’investisseurs et de partenaires émiratis.
Quatrième signal : six startups tunisiennes figurent dans le top 100 des meilleures jeunes pousses de la région MENA. À quoi s’ajoute, en marge, une sélection de trois startups pour GITEX Africa au Maroc — preuve que le mouvement d’internationalisation ne se limite pas au Golfe, même s’il y trouve son centre de gravité.
Riyad, Dubaï, le classement régional : en l’espace de quelques mois, le récit dominant de l’écosystème tunisien a changé de carte. On ne parle plus seulement de « la prochaine licorne tunisienne » — on parle de la prochaine startup tunisienne qui lève au Golfe.
Pourquoi le Golfe, et pourquoi maintenant
La réponse courte tient en un chiffre : 24 millions de dollars. C’est ce que l’ensemble de l’écosystème tunisien a levé en 2024, à travers une poignée de tours de table. Pour un pays qui revendique près de 1 300 startups labellisées depuis le lancement du Startup Act — dont environ 1 124 encore actives — c’est terriblement peu. Le capital disponible localement ne suffit pas à faire grandir les startups au-delà de l’amorçage.
Le Golfe, lui, déborde de capital à la recherche de rendement et de diversification. L’Arabie saoudite, dans le cadre de sa Vision 2030, et les Émirats, via leurs fonds souverains et leur écosystème de VC, cherchent activement des actifs technologiques à financer — y compris hors de leurs frontières. Pour une startup tunisienne qui a validé son produit mais plafonne faute de financement, le calcul est simple : le prochain chèque sérieux viendra probablement de Riyad ou d’Abou Dhabi, pas de Tunis.
À cela s’ajoute un atout que les fondateurs tunisiens connaissent bien : la langue, la proximité culturelle, et une diaspora technique déjà installée dans le Golfe. Beaucoup d’ingénieurs et de cadres tunisiens travaillent à Dubaï, Riyad ou Doha. Ils forment un réseau de premiers relais, de premiers clients, parfois de premiers business angels. Le cap vers le Golfe n’est pas un saut dans l’inconnu : c’est l’activation d’un pont qui existait déjà.
Ce que cherchent vraiment les startups là-bas
Il serait réducteur de résumer ce mouvement à une simple quête de financement. Trois objectifs se superposent.
Le premier, évidemment, c’est le capital — accéder à des investisseurs régionaux et internationaux capables d’écrire des tickets que le marché tunisien ne peut pas aligner.
Le deuxième, c’est le marché. Le Golfe, ce sont des pouvoirs d’achat élevés, une digitalisation accélérée par les politiques publiques, et des secteurs prioritaires qui recoupent les forces tunisiennes : intelligence artificielle et cloud, fintech et blockchain, HealthTech et biotech, EdTech, énergie et DeepTech, retailTech et e-commerce. Une startup B2B tunisienne qui peine à monétiser sur un marché local étroit peut trouver à Dubaï ou Riyad des clients qui paient, vite et bien.
Le troisième, c’est la crédibilité. Décrocher un partenariat avec un géant technologique du Golfe, ou figurer dans un classement MENA, c’est un signal envoyé au reste du monde — et, en retour, au marché tunisien lui-même. L’internationalisation devient un label de qualité.
Le revers de la médaille
Reste une question que l’enthousiasme ambiant a tendance à esquiver : que se passe-t-il pour la Tunisie quand ses meilleures startups regardent ailleurs ?
Le risque est connu — c’est celui de la fuite des sièges sociaux et de la valeur. Une startup financée au Golfe a toutes les raisons d’y domicilier une partie de son activité, d’y recruter, d’y payer ses impôts. Le talent suit le capital. Si l’écosystème tunisien ne fait que produire des startups que d’autres financent et récoltent, il devient un incubateur subventionné pour des marchés étrangers, pas un créateur de richesse domestique.
C’est précisément le débat qui traverse le futur Startup Act 2.0, en discussion au Parlement, dont l’un des axes majeurs est justement le financement. Tant que le pays ne résoudra pas son équation de capital — fonds de fonds, business angels, fiscalité incitative pour l’investissement local —, le cap vers le Golfe restera une nécessité plus qu’un choix. Et une nécessité subie n’a jamais fait une stratégie souveraine.
Ce qu’il faut retenir
Le mouvement de 2026 n’est ni une mode ni une trahison. C’est la conséquence logique d’un écosystème qui a appris à produire de bonnes startups plus vite qu’il n’a appris à les financer. Les fondateurs tunisiens font ce que font tous les entrepreneurs rationnels : ils vont là où se trouvent l’argent et les clients.
Pour un fondateur qui lit ces lignes aujourd’hui, le message est double. D’un côté, la fenêtre golfe est réelle, ouverte, et activement soutenue — LEAP, EWC, forums, missions ministérielles : les rampes de lancement existent, autant les utiliser. De l’autre, il ne faut pas confondre une sortie de secours avec une destination. La vraie victoire, pour l’écosystème, sera le jour où une startup tunisienne pourra choisir le Golfe pour grandir — et non y être poussée parce que Tunis n’avait pas le chèque.
D’ici là, ils seront nombreux à boucler, ce soir, un dossier pour Riyad. Et ils auront raison.
