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Décryptages

TE#27 – FT 2026 : six entreprises tunisiennes au top africain de la croissance

La Tunisie place six sociétés dans le top 130 du classement FT des entreprises africaines à plus forte croissance. Mais une seule est une startup.

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Le Financial Times a publié mi-mai la cinquième édition de son classement des entreprises africaines à plus forte croissance. Six tunisiennes y figurent, ce qui place le pays au 5e rang du continent par le nombre de sociétés classées. La presse économique a célébré. Voici ce qu’elle a moins dit : sur ces six championnes, une seule est ce qu’on appelle une startup. Les cinq autres sont des entreprises installées, parfois depuis trente ans. Décryptage d’un palmarès qui en dit autant sur nos forces que sur nos angles morts.

Le classement, et ce qu’il mesure vraiment

Chaque année, le Financial Times et l’institut Statista construisent le palmarès « Africa’s Fastest-Growing Companies ». La méthode est simple et brutale : on prend le chiffre d’affaires d’une entreprise sur trois exercices, on calcule son taux de croissance annuel composé, et on classe. Pas de jury, pas de storytelling, pas de levée de fonds qui compte. Seulement la croissance du revenu, vérifiée sur pièces.

C’est précisément ce qui rend ce classement intéressant pour qui veut comprendre l’économie tunisienne. StartupBlink mesure un écosystème, le FT mesure des entreprises qui vendent. Et cette année, six d’entre elles sont tunisiennes, dans un top 130 dominé par l’Afrique du Sud (51 sociétés classées), le Kenya (17), le Nigeria (16) et l’île Maurice (12). La Tunisie, avec ses six, se hisse à la 5e place continentale. Pour un pays de douze millions d’habitants, le ratio est flatteur.

Mais regardons les noms.

Six noms, deux mondes

Voici les six tunisiennes, dans l’ordre du classement.

GoMyCode, 74e, avec un taux de croissance absolu de 131,44 %. C’est la première représentante tunisienne et la seule véritable startup du lot. Née de la formation au code, elle a essaimé dans plusieurs pays africains. C’est elle qui colle à l’image qu’on se fait d’une jeune pousse qui cartonne.

Hannibal Lease, 84e. Société de leasing, cotée à la Bourse de Tunis, métier de financement. Rien d’une startup.

MS Solutions, 92e. Spécialisée dans les technologies de paiement et l’intégration de systèmes. Profil tech, mais entreprise de services établie, pas une jeune pousse en quête de tour de table.

Sotetel, 99e. Opérateur historique de travaux télécoms, héritage du secteur public, présent depuis des décennies.

Unimed, 103e. Le poids lourd industriel du lot : laboratoire pharmaceutique fondé en 1989, 46,44 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2024 contre 29,39 millions en 2021, et 786 salariés. De très loin le premier employeur tunisien du classement.

Land’Or, 111e. Agroalimentaire, fromage fondu, exportateur vers l’Afrique et le Moyen-Orient. Une marque que les Tunisiens trouvent dans leur réfrigérateur, pas dans un pitch deck.

Mettez ces six noms côte à côte et le constat saute aux yeux. D’un côté, GoMyCode, l’EdTech qui incarne le récit startup. De l’autre, cinq entreprises de l’économie réelle : pharma, agroalimentaire, leasing, télécoms, intégration. Des sociétés qui ont des usines, des stocks, des bilans audités et, pour certaines, une cotation en Bourse.

La vérité qui dérange

Voici la thèse de ce décryptage : les vraies machines de croissance tunisiennes ne sont pas, pour l’essentiel, des startups financées par du capital-risque. Ce sont des entreprises classiques qui exportent, industrialisent et embauchent.

Cette phrase n’est pas une attaque contre l’écosystème startup. C’est un rappel de proportion. On a passé cinq ans à construire un récit, le Startup Act, les fonds d’amorçage, les incubateurs, les classements d’écosystème, et ce récit est utile. Mais quand le Financial Times mesure froidement qui grandit le plus vite, ce sont Unimed et Land’Or qui montent sur le podium tunisien, pas une licorne de la fintech.

Pourquoi ? Parce que la croissance du chiffre d’affaires récompense ce que le capital-risque finance rarement en Tunisie : l’industrie qui exporte. Unimed vend des médicaments sur des marchés réglementés à l’international. Land’Or pousse son fromage en Afrique subsaharienne et dans le Golfe. Ces entreprises captent des devises, montent en gamme et croissent sans avoir eu besoin de lever des millions de dollars en pre-seed. Leur carburant, c’est le marché, pas le pitch.

À l’inverse, l’écosystème startup tunisien a levé environ 24 millions de dollars en 2024 pour l’ensemble de ses jeunes pousses. C’est le budget marketing trimestriel d’une scale-up égyptienne. Avec ce volume, il est mécaniquement difficile de produire en masse des entreprises capables de tripler leur revenu en trois ans. GoMyCode y parvient, et c’est remarquable. Mais elle est l’exception qui mesure la règle.

Ce que ça dit de notre angle mort

Le risque, en Tunisie, n’est pas de trop célébrer les startups. C’est d’oublier les autres. Quand un jeune diplômé pense « entreprendre », on lui vend le parcours startup : MVP, incubateur, levée, scale. Or le classement FT montre une autre voie, moins glamour mais plus représentée : monter une entreprise industrielle ou de services, viser l’export dès le départ, et grandir par le revenu.

Cette voie a un nom dans l’écosystème, on l’appelle parfois le « missing middle » : ces PME qui ont dépassé le stade artisanal sans atteindre la taille du grand groupe, et qui peinent à se financer parce qu’elles sont trop grosses pour le microcrédit et trop petites pour la Bourse. Unimed et Land’Or ont franchi ce mur. La question pour la décennie qui vient est de savoir combien d’autres pourront le faire, et avec quels outils de financement.

Car le capital-risque, par construction, ne sert pas ces entreprises-là. Une PME pharmaceutique qui veut une nouvelle ligne de production n’a pas besoin d’un VC, elle a besoin de dette longue, de garanties à l’export, d’un accès au marché obligataire. Ce sont des instruments que l’écosystème startup a largement ignorés, parce qu’ils ne font pas la une.

Ce qu’il faut retenir

Trois enseignements se dégagent de ce palmarès.

D’abord, la Tunisie a de vraies championnes de croissance, et elles méritent qu’on les regarde pour ce qu’elles sont : des entreprises qui vendent et qui exportent, pas des promesses. Six dans le top 130 africain, c’est une performance solide qui valide une économie productive plus résiliente qu’on ne le dit.

Ensuite, le récit startup et la réalité de la croissance ne se recouvrent pas. Une seule startup au sens VC dans le lot. Si on veut multiplier les GoMyCode, il faudra plus que des classements d’écosystème : il faudra du capital patient, des sorties, et un marché local qui solvabilise les jeunes pousses tech.

Enfin, le vrai chantier des prochaines années est peut-être moins de créer la centième startup que de financer la prochaine génération d’Unimed et de Land’Or. Les outils existent ailleurs : fonds de dette mezzanine, garanties export, compartiment PME en Bourse. La Tunisie les a, sur le papier. Reste à les rendre accessibles à ces entreprises du milieu qui, discrètement, font déjà le plus gros du travail.

Le Financial Times a tendu un miroir. À nous de regarder l’image entière, pas seulement la ligne qui nous arrange.

Sources : Financial Times / Statista, Africa’s Fastest-Growing Companies 2026 ; La Presse de Tunisie ; Managers.tn ; ilboursa ; Tunisie Focus ; African Manager.

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