Portraits
TE#63 – Malak Boukthir, EcoFeed : trois usines, un brevet, zéro dinar de capital-risque
À Gabès, une docteure en génie chimique transforme les déchets en aliment pour bétail. Trois unités, un brevet, zéro capital-risque.
Entre 2015 et 2018, une crise fourragère frappe la Tunisie. Dans une ferme de Gabès, un homme vend une vache pour pouvoir nourrir les autres. Sa nièce, doctorante en génie chimique, en fait une entreprise. Fondée en 2023, EcoFeed compte aujourd’hui trois unités de production, un brevet et une collection de trophées. Elle n’a jamais levé de fonds. À deux semaines de la clôture du Green’TIC 2026, portrait de celle qui a déjà gagné le concours que vous avez quatorze jours pour tenter.
Il y a des scènes qui expliquent une entreprise mieux qu’un business plan. Celle-ci se passe dans la campagne de Gabès, au sud-est de la Tunisie. Un homme s’occupe de ses vaches chaque matin, les nourrit à la main, les appelle par leur nom comme si c’étaient ses filles. Sa petite ferme est son unique revenu. Puis la crise fourragère arrive, et il doit vendre une bête pour nourrir le reste du troupeau. Sa nièce regarde.
Elle s’appelle Malak Boukthir. On trouve aussi son prénom orthographié « Malek » dans une partie de la presse, y compris tunisienne, mais c’est bien Malak qu’elle écrit elle-même, sur son profil LinkedIn comme sur sa fiche d’incubée. Elle avait 28 ans au printemps 2025, elle est docteure en génie chimique, et sa thèse portait déjà sur la protection de l’environnement et l’usage durable des ressources. La question qu’elle se pose est simple : que deviennent les déchets organiques des industries agroalimentaires tunisiennes ?
Le raisonnement d’ingénieure, pas l’idée de startupeuse
La réponse tient en une chaîne de transformation, et c’est là que le personnage devient intéressant. Boukthir n’a pas eu une intuition de fondatrice, elle a fait un calcul de procédés.
D’un côté, la Tunisie jette. Déchets de poisson, invendus de fruits et légumes, sous-produits de l’olive : les marchés et les usines produisent en continu une matière organique riche que personne ne valorise. De l’autre, la Tunisie importe. L’aliment pour bétail vient de l’étranger, se paie en devises, et coûte trop cher pour les petits éleveurs, précisément ceux qui craquent les premiers quand le fourrage se tend.
EcoFeed relie les deux bouts. La startup collecte les déchets auprès des marchés et des usines locales, puis les traite scientifiquement, séchage, fermentation, mélange biologique, sous la supervision d’experts en génie chimique et en nutrition animale. À la sortie : un aliment local riche en protéines pour vaches, moutons et volailles. La couverture de son prix FET mentionne également la valorisation des déchets de crabe bleu, cette espèce invasive devenue l’obsession des pêcheurs tunisiens, via un séchage solaire assisté par capteurs connectés. L’information vient de ses distinctions plus que de l’entreprise, prenons-la pour ce qu’elle est : une piste, cohérente avec le reste du modèle.
Le résultat n’est pas une application. C’est un sac d’aliment, moins cher que l’importé, fabriqué avec ce que le pays jetait.
Ce que le récit inspirant ne dit pas
Il faut résister à la tentation du conte. EcoFeed a mis des années à ressembler à quelque chose.
Le premier projet, de son propre aveu, était trop ambitieux et mal ajusté à la réalité agricole tunisienne. Trois murs se dressent d’un coup. L’approvisionnement en matière première est plus dur que prévu, parce qu’un gisement de déchets n’est pas une filière tant que personne ne l’organise. Les coûts de production sont élevés. Et les agriculteurs, surtout, hésitent : on ne change pas l’alimentation d’un troupeau qui est votre seul actif sur la foi d’un argumentaire.
Boukthir a donc reformulé la composition, revu les procédés, redessiné le modèle économique plusieurs fois. C’est un cycle test, évaluation, ajustement, répété jusqu’à trouver le point où la rigueur scientifique tient debout économiquement. Ce n’est pas un pivot, c’est de l’ingénierie appliquée à un marché qui ne vous attendait pas.
La méthode a produit un actif que peu de startups tunisiennes possèdent : un brevet. Et trois unités de production, qui distribuent aujourd’hui dans plusieurs régions du pays. L’entreprise travaille sur des unités mobiles de traitement pour desservir les zones reculées, organise des ateliers de sensibilisation auprès des éleveurs et utilise des sources d’énergie propres. En parallèle, Boukthir enseigne l’entrepreneuriat et la création d’entreprise à l’IMSET et collabore avec des institutions de recherche.
Sur le reste, soyons honnêtes : chiffre d’affaires, volumes produits, nombre d’emplois, aucun chiffre public consolidé n’existe. Nous ne les inventerons pas. C’est une limite de ce portrait, et c’est aussi un symptôme.
La question qui dérange : qui a payé ?
Voici le point que nous voulons vraiment poser sur la table.
Comment EcoFeed a-t-elle été financée ? Par la famille. Par les concours. Et par une subvention européenne, obtenue via le projet Jeun’ESS, une initiative du programme EU4Youth destinée à renforcer l’économie sociale et solidaire en Tunisie, en particulier dans les régions intérieures. C’est cet argent-là qui a permis de développer les unités de production, et l’accompagnement qui allait avec, business plan, finance, production durable.
Pas un dinar de capital-risque. Aucun fonds au tour de table.
Le palmarès a fait le reste du travail de crédibilité : trophée Femme entrepreneure de l’année, remis lors de la 10e édition des Tunisian Women Entrepreneurs Awards le 24 février 2025 ; le Greentic Award, décerné par la FAO et le ministère de l’Agriculture ; une sélection au programme WE4F.
Mettons ce parcours en regard de ce que nous écrivions il y a deux jours. Au premier semestre 2026, l’ensemble des startups tunisiennes a levé 300 000 dollars. Pas 300 millions. Trois cent mille. Pendant ce temps, une docteure en génie chimique de Gabès a construit trois usines et déposé un brevet avec des prix de concours et une subvention.
On peut lire ça comme une bonne nouvelle : l’économie réelle tunisienne se construit très bien sans les fonds. Ce serait un peu court. La lecture honnête est plus rude. Le capital-risque tunisien est à ce point absent que les entrepreneurs les plus solides du pays ont appris à s’en passer, en assemblant des subventions, des prix et de l’épargne familiale. Ça marche pour amorcer. Ça ne marche pas pour industrialiser. On ne déploie pas une flotte d’unités mobiles de déshydratation à travers le Sud tunisien avec un trophée. Une entreprise qui a un brevet, trois sites et un marché de substitution aux importations devrait avoir une conversation sérieuse avec un fonds. En 2026, en Tunisie, cette conversation n’a toujours pas lieu.
Gabès, et l’ironie qu’il faut nommer
Un dernier détail, qui n’en est pas un. Tout cela se passe à Gabès.
C’est-à-dire dans l’une des régions les plus lourdement industrialisées et les plus abîmées du pays, celle dont le nom, en Tunisie, est devenu synonyme de pollution. C’est de là que sort une entreprise d’économie circulaire qui recycle localement des déchets organiques pour réduire l’empreinte carbone du secteur agricole et créer des emplois verts. La Tunisie a l’habitude de chercher ses pépites dans le Grand Tunis, entre deux open spaces. Il faut noter où celle-ci a poussé.
Ce que vous en faites d’ici le 31 juillet
Le portrait a un usage immédiat, et c’est pour ça qu’on le publie aujourd’hui.
L’Agence de promotion des investissements agricoles (APIA) a lancé la 4e édition du concours national Green’TIC 2026. Il cible les projets qui développent des solutions numériques ou fondées sur l’IA appliquées à l’agriculture, à la pêche, à l’agroalimentaire et aux services associés. Il est ouvert aux startups, aux développeurs et aux porteurs de projets tunisiens, résidents ou établis à l’étranger. Les lauréats reçoivent, au-delà des récompenses, du mentorat, du coaching, de l’assistance technique et un accès à des dispositifs d’incubation, d’accélération et de financement. Les projets retenus seront présentés au Salon international de l’investissement agricole et de la technologie, le SIAT 2026, du 28 au 31 octobre.
Les candidatures ferment le 31 juillet 2026. Il vous reste quatorze jours.
Et le Greentic, Malak Boukthir l’a déjà gagné. Ce qui rend son parcours utile n’est pas le trophée, c’est ce qu’il y avait derrière : un problème observé de près, chez quelqu’un qu’elle aimait ; une compétence technique réelle, pas empruntée ; et l’acceptation de refaire le produit autant de fois que le marché l’exigeait.
C’est reproductible. Beaucoup plus, en tout cas, que d’attendre un fonds qui n’arrive pas.
Sources : EU Medbridge / EU Neighbours South, « EcoFeed: Circular Economy at the Service of Sustainable Agriculture in Tunisia », 8 mai 2025. Berytech, fiche profil Malak Boukthir, avril 2025. Managers, « Agriculture 4.0 : les startups tunisiennes appelées à accélérer la transformation du secteur », 10 juillet 2026. Tunisian Women Entrepreneurs Awards, 10e édition, 24 février 2025. ilboursa, bilan des levées de fonds au premier semestre 2026, 16 juillet 2026.
