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Décryptages

TE#54 – L’économie bleue tunisienne : le secteur que personne ne regarde

Pendant que tout le monde parle IA et fintech, l’économie bleue tunisienne avance en silence. 33 M€ de programmes, des startups primées, et un secteur discret.

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En octobre 2025, à Lomé, un Tunisien est monté sur scène pour recevoir le Grand Prix de BlueInvest Africa. Mohamed Trimech ne dirige pas une application, ne code pas d’intelligence artificielle et ne lève pas des millions à San Francisco. Il fait de l’aquaculture. Sa société, STEP Aquaculture, a battu des dizaines de projets venus de tout le continent. Personne, en Tunisie, n’en a vraiment parlé. C’est tout le problème de l’économie bleue tunisienne : elle gagne des prix que son propre pays ne regarde pas.

Le pays compte environ 1 300 kilomètres de côtes. Un littoral qui va de Tabarka aux îles Kerkennah, des salines de Sfax aux lagunes du Sud. Sur le papier, c’est un actif économique majeur. Dans les faits, il reste largement sous-exploité par l’écosystème entrepreneurial, obsédé par la tech logicielle. Voici pourquoi ce déséquilibre commence à bouger, et ce que ça change pour les fondateurs qui savent lire les signaux faibles.

De quoi parle-t-on exactement

L’économie bleue, c’est l’ensemble des activités économiques liées à la mer et au littoral, à condition qu’elles soient durables. Cela couvre la pêche et l’aquaculture responsables, les biotechnologies marines, les énergies marines renouvelables, l’économie circulaire appliquée aux déchets côtiers, et le tourisme littoral repensé. Autrement dit, tout ce qui transforme une côte en valeur sans la détruire.

Pour la Tunisie, l’enjeu n’est pas théorique. La pêche fait vivre des dizaines de milliers de familles à Nabeul, Sfax, Médenine, Zarzis. L’aquaculture est déjà une filière d’export. Et le rapport de Startup Genome qui a placé la Tunisie dans le top 20 mondial des écosystèmes émergents cite explicitement la Blue Economy comme l’un des secteurs clés du pays, aux côtés de l’intelligence artificielle et des sciences du vivant. Le signal vient donc de l’extérieur avant de venir de l’intérieur.

Les fonds publics arrivent, et ils sont européens

Le premier moteur de cette bascule, ce n’est pas le capital-risque. C’est l’argent public, souvent européen, fléché vers le littoral.

Le programme cadre s’appelle Blue Tunisie. Il mobilise 33 millions d’euros, soit environ 110 millions de dinars, pour financer un développement côtier compétitif, durable et inclusif. Sous ce chapeau, un projet vient d’être lancé à Tunis : NEMO HOUT, doté de 5,5 millions d’euros (près de 18,4 millions de dinars). Son objectif est concret et non spéculatif : renforcer la filière de la pêche dans les communautés côtières des gouvernorats de Nabeul, Sfax et Médenine. Pas une application, pas un dashboard, des barques, des ports, des circuits de vente.

En parallèle, le ministère de l’Environnement pilote l’élaboration d’une stratégie nationale sur l’économie bleue. C’est un point souvent négligé : sans cadre national, les projets restent des îlots. Avec une stratégie, ils deviennent un secteur que les bailleurs et les fonds peuvent lire. La Tunisie n’en est pas encore là, mais le chantier est ouvert, et c’est déjà une nouvelle.

Les startups qui montrent la voie

Derrière ces enveloppes, quelques entrepreneurs prouvent que le modèle tient. Ils sont peu nombreux, mais ils gagnent.

Le cas le plus visible est STEP Aquaculture, la Société Tunisienne d’Aquaculture dirigée par Mohamed Trimech. Son Grand Prix à BlueInvest Africa 2025 n’est pas un trophée symbolique : cette compétition, portée par la Commission européenne et ses partenaires africains, sert de vitrine aux investisseurs spécialisés dans le maritime. Gagner, c’est accéder à un réseau de financement que peu de fonds tunisiens savent encore adresser.

L’autre nom qui circule est Oleo Mar. La société, fondée par Sami Guetari, travaille sur les biotechnologies marines et l’économie circulaire, c’est-à-dire la valorisation de ce que la mer et la filière rejettent. Elle figure parmi les 25 entreprises africaines retenues pour l’édition 2026 de BlueInvest Africa. Deux startups tunisiennes sélectionnées ou primées sur deux éditions consécutives d’un même concours continental : pour un secteur qu’on dit inexistant, ce n’est pas rien.

Ce que ces deux profils ont en commun mérite qu’on s’y arrête. Ni l’un ni l’autre ne vend du logiciel. Ils vendent un produit physique, ancré dans un territoire, avec des barrières à l’entrée réelles (concessions, savoir-faire, accès à la ressource). C’est exactement le contraire du modèle startup dominant, léger en actifs et réplicable partout. Et c’est peut-être là leur force : ce que fait Oleo Mar sur une côte tunisienne, un concurrent ne le copie pas depuis un open space à Berlin.

Ce qui freine, et ce n’est pas mince

Il serait malhonnête de peindre un tableau uniquement bleu. Le secteur bute sur des obstacles lourds.

D’abord, le financement privé est quasi absent. Les fonds tunisiens issus de la vague ANAVA sont calibrés pour la tech early-stage, pas pour un projet d’aquaculture qui demande du foncier, des cycles longs et une rentabilité qui se compte en années, pas en trimestres. Un fondateur de l’économie bleue qui frappe à la porte d’un VC classique se heurte souvent à une thèse d’investissement qui ne sait pas où le ranger.

Ensuite, le cadre réglementaire du littoral est un maquis. Concessions maritimes, autorisations de pêche, normes environnementales, compétences partagées entre plusieurs ministères : monter un projet côtier suppose de naviguer une administration bien plus dense que celle d’une startup SaaS. Le temps d’obtention des autorisations peut à lui seul tuer un business plan.

Enfin, il y a un problème de récit. L’écosystème tunisien s’est construit une image de hub logiciel et deeptech, InstaDeep en étendard. L’aquaculture et la biotech marine ne collent pas à cette narration, donc elles restent invisibles dans les médias, les concours et les esprits. Or un secteur qu’on ne raconte pas est un secteur qui n’attire ni talents ni capitaux. Le silence médiatique n’est pas neutre : il coûte.

Ce qu’il faut surveiller dans les 18 mois

Trois signaux diront si l’économie bleue tunisienne passe du potentiel au réel.

Le premier : la publication de la stratégie nationale. Si le document sort avec des objectifs chiffrés et un pilote clair, les bailleurs suivront. S’il reste dans les tiroirs, les projets continueront en ordre dispersé.

Le deuxième : l’apparition d’un premier véhicule de financement dédié. Un fonds, même modeste, capable d’écrire des tickets adaptés aux cycles longs du maritime, changerait la donne. Aujourd’hui, ce chaînon n’existe pas.

Le troisième : un exit ou une levée significative pour une STEP Aquaculture ou une Oleo Mar. Rien ne débloque un secteur comme une première réussite financière visible. Le jour où un fondateur de l’économie bleue lève sérieusement ou vend, les autres cesseront d’être des exceptions et deviendront un mouvement.

En attendant

Il y a quelque chose d’un peu injuste dans cette histoire. Un pays entouré de mer sur deux façades, avec un savoir-faire halieutique séculaire, découvre à peine que son littoral est un actif entrepreneurial. Pendant ce temps, ses meilleurs projets bleus vont chercher leur reconnaissance à Lomé ou au Cap, faute de la trouver à Tunis.

Mohamed Trimech est reparti de Lomé avec un trophée et un carnet d’adresses. La vraie question n’est pas de savoir si l’économie bleue tunisienne a du potentiel : les 1 300 kilomètres de côtes et les 33 millions d’euros de Blue Tunisie répondent déjà. La question est de savoir combien de temps l’écosystème mettra à regarder enfin vers la mer.

Sources

African Manager, sélection d’Oleo Mar à BlueInvest Africa 2026

African Manager, projet pour les communautés côtières (NEMO HOUT, Blue Tunisie)

Ministère de l’Environnement, stratégie nationale sur l’économie bleue

CDC Tunisie, Startup Genome et positionnement de la Tunisie

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