Décryptages
TE#61 – Levées de fonds : la Tunisie absente du bilan MENA du S1 2026
1,7 milliard de dollars levés dans la région MENA au S1 2026. La Tunisie n’apparaît dans aucun tableau. Et pourtant, elle est championne de croissance.
Le 13 juillet, Wamda a publié son bilan semestriel des levées de fonds dans la région MENA. Vingt paragraphes, six graphiques, un classement des pays financés. Les Émirats, l’Arabie saoudite, l’Égypte, le Maroc, Oman. Cherchez la Tunisie : elle n’y est pas. Pas une ligne, pas une mention, pas une note de bas de page.
Ce n’est pas un oubli de journaliste. C’est un résultat.
Ce que dit le rapport
Les chiffres d’abord, parce qu’ils cadrent le débat. Au premier semestre 2026, les startups de la région MENA ont levé 1,7 milliard de dollars sur 242 tours de table, selon Wamda. C’est 18 % de moins que les 2,1 milliards du premier semestre 2025. Le nombre d’opérations recule plus vite que les montants, de 28 %, ce qui traduit un marché où les investisseurs font moins de paris, mais des paris plus gros.
Un détail compte : la dette ne représente plus que 29 % du capital levé, contre 44 % un an plus tôt. Autrement dit, la part de vrai capital-risque a augmenté. Le marché ne s’effondre pas, il se recalibre après un semestre géopolitiquement violent.
La répartition géographique, elle, est brutale. Les Émirats ont capté 1,2 milliard de dollars sur 83 opérations, soit environ 70 % de tout l’argent investi dans la région, en hausse de 125 % sur un an. L’Arabie saoudite suit avec 259 millions sur 80 opérations, en recul de 81 % après une année 2025 exceptionnelle. L’Égypte arrive troisième avec 158,9 millions sur 29 opérations.
Puis plus rien. Le Maghreb sort du tableau.
Le mois de juin, en miniature
Le bilan mensuel de juin dit la même chose, en plus net. Quarante-et-une startups de la région ont levé 148,2 millions de dollars, soit 76 % de moins que le mois précédent. Le chiffre fait peur, mais il s’explique surtout par un effet de comparaison : hors dette, l’écart avec mai tombe à 15 %. Et le nombre d’opérations a en fait augmenté, de 33 à 41.
Le classement de juin : Émirats 93,8 millions sur 12 opérations, Égypte 41,4 millions sur 8, Arabie saoudite 5,7 millions sur 5, Maroc 5 millions grâce au seul tour de la proptech Agenz, Oman 1,3 million sur 10 opérations.
Et la Tunisie ? Une startup. Cent mille dollars. C’est ilboursa qui a sorti le chiffre le 7 juillet, et il faut le lire deux fois pour y croire : sur un mois entier, l’écosystème tunisien tout entier a absorbé 100 000 dollars de financement.
Arrêtons-nous sur Oman. Le sultanat a fait dix opérations en juin, pour un total de 1,3 million de dollars. Des tickets minuscules, presque tous issus de programmes d’accélération. Personne ne va prétendre qu’Oman est devenu un hub technologique. Mais dix fondateurs y ont reçu un chèque en trente jours. En Tunisie, un seul. Nous n’avons pas un problème de gros chèques. Nous avons un problème de premiers chèques.
Le paradoxe : une croissance sans capital
Voilà où l’histoire devient étrange.
En mai, StartupBlink publiait son Global Startup Ecosystem Index 2026. La Tunisie y affiche une croissance d’écosystème de 36,6 % sur un an, soit près du double de la moyenne nord-africaine, et le taux le plus élevé de tous les pays africains présents dans le top 100 mondial. Le pays se hisse à la 6e place africaine, dépasse le Ghana, et passe surtout devant le Maroc (90e mondial contre 84e pour la Tunisie). La Tunisie est, sur le papier, le premier écosystème d’Afrique du Nord.
La presse locale a célébré. Elle avait raison sur les faits.
Sauf que le Maroc, 90e et donc censé être derrière nous, a levé 5 millions de dollars en juin sur une seule opération. Cinquante fois ce que la Tunisie a levé le même mois. Et il figure dans le classement Wamda. Nous non.
Comment un écosystème peut-il être le plus dynamique du continent et invisible pour les investisseurs qui financent la région ? Parce que les deux rapports ne mesurent pas la même chose. StartupBlink note la densité de startups, la présence d’accélérateurs, l’environnement des affaires, la qualité de l’innovation. Wamda compte l’argent qui rentre. La Tunisie fabrique de l’écosystème. Elle ne fabrique pas encore de transactions.
C’est un mot poli pour dire ceci : nous avons des incubateurs, un Startup Act, des labellisations, des concours, des demos days, des classements flatteurs, et presque pas de chèques.
Trois hypothèses, aucune confortable
Le capital régional ne descend pas jusqu’ici. Soixante-dix pour cent de l’argent MENA reste aux Émirats. Un fonds basé à Dubaï qui veut du deal flow le trouve à trois kilomètres de son bureau. Aller sourcer à Tunis coûte du temps, du dinar non convertible et de la complexité juridique. Tant que le rendement se trouve à domicile, l’arbitrage est vite fait.
Nos tours ne sont pas comptés. Une partie du financement tunisien passe par des mécanismes qui n’entrent pas dans les statistiques de Wamda ou de Magnitt : subventions publiques, prêts BFPME à taux zéro, dotations d’ANAVA aux fonds, capital-amorçage de proximité, tickets non annoncés publiquement. Nos fondateurs, souvent, ne communiquent pas. Ce qui n’est pas annoncé n’existe pas dans les tableaux régionaux, et ce qui n’existe pas dans les tableaux n’attire pas le fonds suivant. Le silence coûte cher.
La demande de capital est structurellement faible. Une startup qui ne peut pas facturer en devises, qui met des mois à rapatrier ses revenus, et dont les fondateurs partent en France ou dans le Golfe au premier vrai contrat, ne lève pas parce qu’elle ne peut pas absorber. Le problème serait alors en amont du financement, pas dedans.
Ces trois hypothèses ne s’excluent pas. Elles se cumulent probablement.
Ce qu’il faut regarder maintenant
Wamda note que la région entre au second semestre avec un pipeline actif et du capital frais à déployer, si la stabilité régionale tient. La fenêtre existe. La question est de savoir si un seul euro de cette vague trouvera le chemin de Tunis.
Trois signaux à surveiller d’ici décembre. Le premier : une opération tunisienne à plus d’un million de dollars, annoncée publiquement, avec un investisseur régional au tour de table. Ce serait la première preuve que le capital du Golfe sait encore écrire notre nom. Le deuxième : le volume, pas le montant. Si la Tunisie passe de 1 à 8 opérations mensuelles, même à 150 000 dollars pièce, l’écosystème respire. Le troisième : le taux de communication. Combien de nos levées sont annoncées ? Tant qu’on ne publie pas, on ne compte pas.
Un dernier chiffre, pour la route. Au premier semestre 2026, les startups fondées par des femmes ont capté 2,5 millions de dollars sur 1,7 milliard dans toute la région MENA. Soit 0,14 %. Quatorze opérations. Quand on regarde ce que la région fait de ses fondatrices, l’absence de la Tunisie dans les tableaux prend une couleur particulière : ces classements ne mesurent pas seulement qui réussit, ils enregistrent aussi, très fidèlement, à qui on ne donne rien.
Être champion de croissance dans un rapport et invisible dans un autre, ce n’est pas une contradiction. C’est un diagnostic.
Sources
- Wamda, « MENA startups raise $1.7 billion in H1 2026 despite regional uncertainty », 13 juillet 2026.
- Wamda, « MENA startup investment falls to $148.2 million in June 2026 », 6 juillet 2026.
- ilboursa, « Les levées de fonds des startups de la région MENA chutent de 76 % en juin 2026 », 7 juillet 2026.
- StartupBlink, Global Startup Ecosystem Index 2026, relayé par L’Économiste Maghrébin, 20 mai 2026.
