InsurTech
TE#32 – Marwen Amamou (EYST) : l’InsurTech tunisienne qui paie les sinistres cash
Conçue à Tunis, vendue aux assureurs européens : l’InsurTech EYST de Marwen Amamou lève 1,7 M€. Portrait d’une techno taillée pour l’export.
Imaginez le scénario inverse de celui que vous connaissez. Votre voiture est accidentée, le garagiste vous tend une facture, et au lieu d’avancer la somme puis d’attendre des semaines que votre assureur vous rembourse, vous recevez sur votre téléphone une carte bancaire déjà créditée du montant de l’indemnisation. Vous payez le garage avec, via Apple Pay ou Google Pay, et l’affaire est close. Pas d’avance de trésorerie, pas de dossier qui traîne. C’est exactement ce que vend EYST Technology, une startup fondée en 2022 et développée à Tunis, qui vient de lever 1,7 million d’euros pour accélérer.
Derrière cette mécanique, un entrepreneur tunisien, Marwen Amamou, co-fondateur et directeur technique. Et une conviction qui structure tout le reste : le pire moment de la relation entre un assuré et son assureur, c’est l’instant du sinistre, précisément celui où il faut payer. EYST a décidé de retourner ce moment.
Une carte virtuelle au lieu d’un virement
Le produit tient en une plateforme SaaS que les assureurs branchent sur leurs applications mobiles ou leurs interfaces web. Quand un sinistre est validé, l’assureur émet en quelques secondes une carte bancaire virtuelle, créditée du montant exact de l’indemnisation. L’assuré la reçoit sur son smartphone et s’en sert immédiatement pour régler les dépenses liées à son dossier.
Le détail qui change tout pour les compagnies, c’est le paramétrage. La carte peut être restreinte à certaines catégories de prestataires : garages automobiles, plombiers, professionnels de la réparation, compagnies aériennes en cas de vol annulé. L’assureur garde donc le contrôle de l’usage des fonds, limite la fraude, et réduit les vérifications coûteuses qui plombent habituellement le traitement des dossiers. Le client, lui, gagne en rapidité et en transparence. Tout le monde y trouve son compte, en théorie.
Car le vrai pari d’EYST n’est pas seulement le paiement. C’est la donnée. Chaque transaction effectuée avec ces cartes virtuelles génère une couche d’information transactionnelle et comportementale que les assureurs n’avaient pas auparavant : où l’argent est dépensé, à quelle vitesse, selon quels schémas. De quoi mieux suivre les remboursements, détecter en temps réel les comportements suspects, et affiner les décisions. EYST se positionne ainsi à l’intersection de l’InsurTech et de la technologie de paiement, un croisement où peu d’acteurs se tiennent encore.
Tunis pour la techno, l’Europe pour le marché
Voici le point qui rend ce portrait intéressant pour l’écosystème tunisien, et qui mérite qu’on s’y arrête sans complaisance. EYST est développée en Tunisie, par des compétences tunisiennes : l’équipe d’ingénieurs qui construit la plateforme est basée à Tunis. Mais son marché est ailleurs. La startup opère aujourd’hui dans sept pays européens et travaille avec six compagnies d’assurance. Elle vise dix clients d’ici la fin de l’année, et prépare une expansion vers l’Amérique latine et l’Asie à partir de 2027, sans oublier les États-Unis et le Moyen-Orient.
Autrement dit, EYST est une entreprise tunisienne dont aucun client connu n’est, à ce stade, un assureur tunisien. Le pays fournit le cerveau technique, l’Europe fournit le chiffre d’affaires. Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Les deux, probablement. Se réjouir, parce que c’est la démonstration qu’une équipe d’ingénieurs formés en Tunisie peut concevoir une brique logicielle assez solide pour être vendue à des assureurs européens, un secteur exigeant et lourdement régulé. Cela vaut mieux qu’un énième projet pensé pour un marché local trop étroit. S’inquiéter, parce que ce modèle pose la vieille question de la place de la Tunisie dans la chaîne de valeur : atelier de R&D à coûts compétitifs, ou véritable base de croissance avec des emplois, des impôts et un écosystème qui se densifie ?
La réponse honnête, c’est qu’il est trop tôt pour trancher. Ce qui est certain, c’est que le modèle d’EYST, techno à Tunis, revenus à l’export, ressemble de plus en plus à la signature d’une nouvelle génération de startups tunisiennes, d’Asendia AI à InstaDeep avant elle. Le talent reste, la valeur s’exporte.
Un tour de table en deux temps
L’argent est arrivé en deux séquences rapprochées, ce qui en dit long sur la dynamique du dossier. Mi-mai 2026, le fonds tunisien 216 Capital annonce son entrée au capital d’EYST, via un investissement à six chiffres destiné à soutenir l’accélération technologique et l’expansion internationale. Quelques semaines plus tard, début juin, la startup boucle une levée de 1,7 million d’euros auprès d’investisseurs français et tunisiens.
Du côté de 216 Capital, l’analyse est limpide. « EYST Technology répond à un défi structurel du secteur de l’assurance avec une solution technologique capable de transformer en profondeur l’expérience de règlement des sinistres », explique Dhekra Khelifi, partner du fonds. « Leur capacité à combiner instantanéité du paiement, exploitation de la donnée et gestion du risque constitue un avantage concurrentiel fort dans un marché en pleine évolution. »
Marwen Amamou, lui, insiste sur ce que l’argent achète au-delà de l’argent. « L’arrivée de 216 Capital marque une étape importante pour EYST. Au-delà du financement, nous partageons une ambition commune : moderniser l’expérience de règlement des sinistres grâce à une technologie qui combine paiement instantané, gestion du risque et exploitation intelligente de la donnée », résume le co-fondateur et CTO. Une façon de rappeler qu’un investisseur local averti, dans un secteur aussi pointu, apporte parfois autant en crédibilité et en réseau qu’en capital.
À quoi va servir l’argent
Le plan d’usage des fonds est classique mais révélateur des priorités. EYST veut d’abord accélérer sa feuille de route produit autour de fonctionnalités stratégiques : le cashback, une intégration renforcée avec les systèmes d’information des assureurs, et surtout la data intelligence, qui est le vrai actif différenciant de la plateforme. La startup compte ensuite renforcer ses équipes, en particulier sur les fonctions commerciales et data, les deux nerfs de la guerre quand on vend du logiciel B2B à des grands comptes. Enfin, une partie ira au déploiement sur de nouveaux marchés.
C’est sur l’exécution commerciale que tout va se jouer. Passer de six à dix assureurs clients en quelques mois, dans un secteur où les cycles de vente sont longs et où la confiance se gagne lentement, n’a rien d’évident. EYST n’est pas seule non plus : l’InsurTech mondiale grouille d’acteurs qui promettent de fluidifier l’indemnisation. L’avantage d’EYST, sa combinaison paiement plus donnée plus gestion du risque, devra se traduire en chiffres concrets : combien de dossiers traités, à quelle vitesse, avec quelle réduction de la fraude. C’est la seule chose que regarderont les assureurs.
Ce que ce portrait dit de l’écosystème
Au fond, l’histoire d’EYST n’est pas une histoire d’assurance. C’est une histoire de maturité. Une équipe tunisienne fondée par un trio franco-tunisien, Marwen Amamou aux côtés d’Antoine Vanoverberghe et Arnaud Brodzki, qui attaque un problème mondial avec une techno construite localement, et qui convainc à la fois un fonds tunisien et des investisseurs français de mettre 1,7 million d’euros sur la table. Il y a quatre ans, ce scénario aurait paru improbable. Aujourd’hui, il devient presque une routine.
Reste la question que ce magazine continuera de poser : que reste-t-il en Tunisie quand la valeur, elle, part à l’export ? Pour l’instant, des ingénieurs, des salaires, un savoir-faire qui s’accumule, et la preuve que c’est possible. C’est déjà beaucoup. La suite dépendra de la capacité d’EYST, et de celles qui suivront, à faire grandir cette base plutôt qu’à la laisser servir de simple tremplin. Marwen Amamou a posé la première pierre. On regardera la deuxième de près.
