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Écosystème

GSER 2026 : le talent tunisien, l’atout qui saigne le pays

241 millions de dollars, top 20 mondial, n°3 MENA pour le talent abordable : le GSER 2026 sacre la Tunisie. Reste une question qui dérange : abordable pour qui ?

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Le 17 juin, à VivaTech Paris, la Tunisie a décroché une ligne flatteuse dans le rapport le plus scruté de l’écosystème startup mondial : top 20 des écosystèmes émergents, 241 millions de dollars de valeur générée, n°3 de la région MENA pour son « talent abordable ». Une consécration. Sauf qu’à Tunis, ce même talent abordable a un autre nom : celui d’une génération d’ingénieurs qui fait ses valises. Enquête sur une médaille et son revers.

Il y a une phrase, dans le Global Startup Ecosystem Report 2026, qui devrait faire réfléchir plus qu’elle ne fait plaisir. La Tunisie y est classée troisième de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord pour son « talent abordable ». Traduction officielle : le pays offre aux entreprises tech la possibilité de recruter des profils qualifiés à un coût très compétitif. Traduction officieuse : un ingénieur tunisien coûte peu cher. Et s’il coûte peu cher chez lui, c’est aussi parce qu’il vaut beaucoup plus ailleurs.

Ce que dit vraiment le rapport

Commençons par les bonnes nouvelles, elles sont réelles. Publié par Startup Genome en partenariat avec le Global Entrepreneurship Network, le GSER est la référence mondiale du secteur : plus de cinq millions d’entreprises analysées dans plus de 350 écosystèmes. Que la Tunisie y figure n’a rien d’anecdotique.

Les chiffres 2026 marquent un vrai bond. L’écosystème tunisien a généré 241 millions de dollars de « valeur écosystème », un indicateur qui mesure l’impact économique à partir des sorties et des valorisations de startups. C’est une progression de 205 % par rapport à l’édition précédente. La Tunisie entre dans le top 20 mondial des écosystèmes émergents, se hisse dans le top 10 régional pour le financement, et dans le top 15 MENA pour le talent et l’expérience comme pour la connaissance. Elle est aussi classée n°2 de la région pour le rapport qualité-prix de son financement, c’est-à-dire la durée pendant laquelle une startup peut vivre d’un tour de table.

Derrière ces classements, un travail de fond piloté par la Caisse des Dépôts et Consignations et Smart Capital, l’opérateur du Startup Act, avec l’appui de la Banque mondiale. Le fonds de fonds Anava, le futur visa Digital Nomad, la prise en charge des cotisations sociales des fondateurs : l’État a construit, dispositif après dispositif, un environnement qui commence à porter ses fruits. Les secteurs cités comme moteurs, l’intelligence artificielle, les sciences du vivant, l’économie bleue, ne sont plus des slogans mais des domaines où des équipes tunisiennes produisent.

Bref, l’écosystème progresse. Le problème n’est pas là. Le problème, c’est ce mot : « abordable ».

Le revers : un pays qui forme et qui perd

Un talent est « abordable » quand l’offre dépasse la demande locale. La Tunisie forme environ 8 000 ingénieurs par an. Elle n’a ni le tissu d’entreprises, ni le niveau de salaires, ni les perspectives de carrière pour tous les employer à leur valeur. Alors ils partent.

Les chiffres donnent le vertige. Selon l’Ordre des ingénieurs tunisiens, 39 000 des 90 000 ingénieurs inscrits ont quitté le pays pour s’installer à l’étranger. En moyenne, une vingtaine d’ingénieurs émigrent chaque jour. Dans la tech, on estime que près de la moitié des ingénieurs seniors sont désormais en Europe. Et dans la santé, le tableau est pire encore : sur une promotion de 1 900 médecins diplômés en 2025, 1 600 sont partis exercer ailleurs.

Ces talents ne disparaissent pas dans la nature, ils irriguent les écosystèmes qui les accueillent. On estime que des ingénieurs tunisiens représentent 1,5 % du talent technique de près de la moitié des licornes françaises. Autrement dit : la Tunisie forme une partie des cerveaux qui construisent les futures pépites d’un autre pays. Le « talent abordable » salué par le GSER, ce sont ces mêmes profils, vus depuis le côté de l’employeur qui recrute, pas depuis celui du pays qui a payé la formation.

Il faut nommer les causes, elles sont connues. L’Organisation internationale pour les migrations les résume en trois points, répétés par les jeunes eux-mêmes : le manque d’opportunités professionnelles, les salaires trop bas, et l’absence de perspectives de carrière. Aucune n’est technologique. Toutes sont économiques et politiques.

Pourquoi c’est le vrai sujet de l’écosystème

On pourrait balayer la contradiction d’un revers de main : après tout, la diaspora finit par revenir, investir, mentorer. C’est parfois vrai. Karim Jouini, fondateur d’Expensya, est parti puis a réinvesti massivement dans la scène tunisienne. Mais compter sur le retour des partants pour bâtir un écosystème, c’est parier sur l’exception plutôt que sur la règle.

Le risque, pour la Tunisie, est de rester coincée dans un rôle d’où elle tire peu de valeur : celui de centre de formation à bas coût pour les écosystèmes riches. Le pays investit dans des années d’études d’ingénieur ou de médecine, puis regarde le retour sur investissement s’envoler vers Paris, Dubaï ou Montréal. Le « talent abordable » devient alors moins un avantage compétitif qu’une subvention involontaire versée aux économies étrangères.

Et il y a un effet ciseau redoutable pour les startups locales. Plus l’écosystème progresse et attire l’attention, plus les recruteurs internationaux ciblent les meilleurs profils tunisiens, souvent en télétravail et en devises. Une startup de Tunis qui veut garder son lead technique se retrouve à concurrencer un salaire européen avec un budget en dinars. Le classement flatteur du GSER pourrait, paradoxalement, accélérer la fuite qu’il photographie.

Ce qu’il faudrait pour transformer l’atout en moteur

La bonne nouvelle, c’est que le levier existe et qu’il est en partie actionné. Retenir le talent ne se décrète pas, mais il se cultive avec trois ingrédients concrets.

Le premier, ce sont des entreprises capables de payer et de faire grandir. C’est tout l’enjeu des levées de série A et B qui manquent encore cruellement à la Tunisie : sans startups qui scalent, pas de postes à responsabilité, donc pas de raison de rester. Le fonds Anava et les véhicules de Smart Capital vont dans le bon sens, mais le trou du financement de croissance reste béant.

Le deuxième, c’est le travail à distance assumé comme stratégie nationale, pas subi comme une fuite. Un ingénieur tunisien qui reste au pays tout en facturant un client européen en devises garde ses compétences, sa consommation et ses impôts sur le territoire. Le visa Digital Nomad et les dispositifs d’export de services numériques peuvent transformer une partie de l’hémorragie en rente.

Le troisième, c’est de faire de la diaspora un actif organisé, pas un regret. Les Tunisiens des licornes françaises, des géants américains, des fonds du Golfe forment un réseau de business angels, de mentors et de portes d’entrée commerciales inestimable. Encore faut-il le structurer, ce que quelques initiatives commencent à faire, mais trop timidement.

Ce qu’il faut retenir

Le GSER 2026 est une bonne nouvelle, et il faut la célébrer sans complexe : la Tunisie compte désormais parmi les écosystèmes émergents qui pèsent, ses institutions ont fait un travail sérieux, et sa jeunesse est objectivement talentueuse. Personne ne devrait bouder ce classement.

Mais lire « talent abordable » comme un pur compliment serait une erreur. C’est aussi le symptôme d’un pays qui produit de l’excellence plus vite qu’il ne sait la retenir. La vraie mesure du succès, dans deux ou trois éditions du rapport, ne sera pas la place au classement. Ce sera le jour où le talent tunisien cessera d’être « abordable » parce qu’il sera enfin, chez lui, payé et employé à sa juste valeur.

Sources

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