Décryptages
TE#41 – Financement startup Tunisie : le mur du post-seed enfin attaqué
Beaucoup d’argent d’amorçage, presque rien après. Pourquoi 2026 pourrait être l’année où le capital-risque tunisien construit enfin son deuxième étage.
Un fondateur tunisien lève 300 000 dinars en amorçage. Il recrute, sort un produit, signe ses premiers clients. Dix-huit mois plus tard, il a besoin de deux millions pour passer à l’échelle. Et là, le téléphone sonne dans le vide. Les fonds d’amorçage qui l’ont financé n’ont pas la taille de ticket. Les fonds de croissance régionaux le trouvent trop petit. Entre les deux, presque rien. Ce trou a un nom dans le jargon : la vallée de la mort de la Série A. En Tunisie, c’est devenu le principal goulot d’étranglement de l’écosystème.
En 2024, les startups tunisiennes ont levé environ 24 millions de dollars, et le nombre d’investisseurs en capital-risque actifs a bondi de plus de 56 %, selon les données reprises par l’écosystème. La matière première de l’amorçage existe. Le problème commence juste après.
La thèse
Voici ce que cet article défend : la Tunisie a réussi à construire le rez-de-chaussée de son capital-risque, l’amorçage, mais elle bute depuis des années sur l’étage du dessus, le post-seed et la Série A. En 2026, pour la première fois, des véhicules visent explicitement ce chaînon manquant. C’est lent, c’est encore sous-dimensionné, mais c’est le chantier qui décidera de l’avenir de l’écosystème.
D’où vient l’argent aujourd’hui
Pour comprendre le trou, il faut regarder la plomberie. Depuis 2019, l’épine dorsale du financement startup en Tunisie s’appelle ANAVA, un fonds de fonds piloté par Smart Capital. Sa cible est de 100 millions d’euros. Il a bouclé un premier closing de 60 millions, porté par la Banque mondiale via la CDC (40 millions d’euros) et la banque de développement allemande KfW (20 millions d’euros).
ANAVA ne finance pas directement les startups. Il investit dans des fonds, qui à leur tour investissent dans les jeunes pousses. À ce jour, il a engagé environ 45 millions d’euros dans dix fonds, dont sept centrés sur la Tunisie et trois régionaux panafricains. Résultat, ces fonds enfants ont déjà investi dans 45 startups réparties sur une douzaine de pays africains, avec un objectif de 230 startups bénéficiaires d’ici 2027.
Ajoutez à cela les accélérateurs, Flat6Labs Tunis, le récent débarquement de Plug and Play avec 216 Capital, et une poignée de business angels de plus en plus organisés. Le bas de la pyramide est correctement irrigué. Une startup qui démarre avec une bonne équipe et une traction crédible trouve, aujourd’hui, de quoi se financer en amorçage. C’est historiquement nouveau.
Le chaînon manquant
Le problème, c’est l’étage au-dessus. Les tickets d’amorçage tournent souvent entre 100 000 et 500 000 dinars. Pour une Série A, on parle de plusieurs millions de dinars, parfois en euros. Or les fonds capables d’écrire ces chèques, en Tunisie, se comptaient jusqu’ici sur les doigts d’une main.
C’est précisément ce vide que le New Era Fund I vient attaquer. Lancé par UGFS-VC, le bras capital-risque d’United Gulf Financial Services North Africa, ce fonds a annoncé un premier closing de 7 millions d’euros, sur une cible de 15 millions. Il est abondé à hauteur de 3,5 millions d’euros par ANAVA, et cible des startups technologiques en phase Série A dans trois secteurs : l’intelligence artificielle, la biotechnologie et les technologies vertes.
Quinze millions d’euros, sur une échelle mondiale, c’est modeste. Mais dans le contexte tunisien, et surtout pour des startups coincées dans le trou post-amorçage, c’est un signal lourd de sens. UGFS-VC n’est d’ailleurs pas un nouveau venu : fondé en 2008, le gestionnaire revendique plus de quinze ans d’expérience, une vingtaine de fonds structurés et environ 240 millions de dinars d’actifs sous gestion, soit près de 80 millions de dollars. Quand le plus vieux capital-risqueur du pays décide de monter un véhicule dédié à la Série A, ce n’est pas un hasard de calendrier, c’est une lecture du marché.
Pourquoi le trou s’est creusé
Trois raisons structurelles expliquent ce déficit de capital de croissance.
D’abord, la taille des fonds. Un fonds d’amorçage de 10 ou 15 millions d’euros peut faire vingt à trente tickets. Le même montant en Série A ne fait que quelques opérations. Pour financer la croissance, il faut des fonds bien plus gros, et ces fonds-là sont rares à se constituer localement, faute d’investisseurs institutionnels tunisiens prêts à immobiliser du capital sur huit à dix ans.
Ensuite, le change et la sortie. Un investisseur en Série A se projette sur une sortie, revente ou introduction en Bourse, dans plusieurs années. Les contrôles de change tunisiens et l’étroitesse du marché des fusions-acquisitions rendent ces sorties incertaines. Sans perspective de sortie claire, le capital de croissance hésite.
Enfin, le vivier. Une Série A suppose une startup qui a déjà prouvé son modèle, avec des revenus récurrents significatifs. L’écosystème tunisien, riche de plus de 1 450 startups labellisées ou en activité, ne produit encore qu’un nombre limité de boîtes à ce stade de maturité. La pénurie de capital et la pénurie de cibles s’alimentent l’une l’autre.
Les signaux qui changent la donne
Pourtant, plusieurs lignes bougent en même temps, et c’est ce qui rend 2026 intéressante.
Le premier signal, c’est l’arrivée de fonds explicitement post-seed comme New Era Fund I. Tant qu’ANAVA n’abondait que des fonds d’amorçage, le trou restait béant. En fléchant 3,5 millions d’euros vers un véhicule Série A, le fonds de fonds envoie un message à tout l’écosystème : la priorité se déplace vers le haut.
Le deuxième signal, c’est la structuration des outils. Des plateformes comme FundU, lancée en 2025 au Startup Village d’El Menzah par l’entrepreneur Walid Daas, tentent d’industrialiser la préparation des levées : data room sécurisée, checklists, diagnostic par intelligence artificielle du niveau de préparation. Treize startups l’avaient déjà rejointe peu après son lancement. Un outil ne crée pas de capital, mais il réduit la friction entre fondateurs et investisseurs, et cette friction coûte cher en Tunisie.
Le troisième signal, c’est l’ouverture internationale. La sélection de six startups tunisiennes pour le salon LEAP 2026 en Arabie saoudite, ou la course au million de dollars de l’Entrepreneurship World Cup, montre que les fondateurs cherchent désormais le capital de croissance là où il se trouve, dans le Golfe et au-delà. Le capital domestique se construit, mais il ne suffira pas seul.
Ce qu’il faut surveiller
À douze mois, trois indicateurs diront si le deuxième étage tient debout. Premièrement, le closing final du New Era Fund I : passera-t-il vraiment de 7 à 15 millions d’euros, et en combien de temps ? Un fonds qui traîne à boucler son tour de table envoie un mauvais signal. Deuxièmement, le nombre de Séries A effectivement bouclées en Tunisie sur l’année. Pas les intentions, les opérations signées. Troisièmement, l’apparition d’investisseurs institutionnels tunisiens, banques, assurances, caisses, dans le capital de ces fonds. Tant que ce sont la Banque mondiale et la KfW qui portent l’essentiel du risque, l’écosystème reste sous perfusion étrangère.
La Tunisie a passé six ans à prouver qu’elle savait faire naître des startups. La question des prochaines années est différente, et plus dure : sait-elle les faire grandir ? Le New Era Fund I est une première réponse. Il en faudra beaucoup d’autres. Comme le résume la logique même d’ANAVA, financer l’amorçage ne sert à rien si les meilleures pousses meurent de soif juste avant de donner leurs fruits.
Sources : Tuniscope, Lucidity Insights, Launch Base Africa, WAYA Media, Tech in Africa, Managers.tn, Challenges TN, Startup Tunisia (startup.gov.tn), Smart Capital.
