Décryptages
TE#38 – Paiement mobile en Tunisie : la guerre du wallet est déclarée
En 2025, les paiements par portefeuille mobile ont bondi de 81%. En 2026, les télécoms entrent dans l’arène. Décryptage d’une bataille pour sortir la Tunisie du cash.
Pendant que vous lisez cette phrase, quelque part en Tunisie, un client paie son café en liquide, un commerçant rend la monnaie en pièces, et un salarié fait la queue devant un distributeur pour retirer son argent. Le geste est si banal qu’on ne le voit plus. Pourtant, derrière cette routine, se cache un chiffre qui inquiète la Banque centrale : plus de 29 milliards de dinars circulent aujourd’hui sous forme de billets et de pièces, en hausse de plus de 21% sur un an. Le pays n’a jamais autant manipulé d’espèces. Et c’est précisément contre cette habitude que se livre, en 2026, une bataille discrète mais décisive.
Cette année, deux poids lourds des télécoms sont entrés dans l’arène du paiement mobile. Le 14 février 2026, Ooredoo Fintech Tunisie a décroché auprès de la Banque centrale le tout premier agrément d’établissement de monnaie électronique jamais accordé à un opérateur télécom du pays, pour lancer son portefeuille walletii. Un mois plus tard, le 17 mars, Tunisie Telecom dégainait Kashy, son application de paiement, en partenariat avec Viamobile. La thèse de ce décryptage tient en une ligne : 2026 est l’année où le wallet tunisien passe de la promesse à l’offensive, mais la victoire se jouera moins sur la technologie que sur la confiance et l’acceptation par les commerçants.
Où en est-on, vraiment
Les chiffres racontent une accélération réelle. En 2024, la Banque centrale recensait 5,1 millions de transactions par porte-monnaie électronique, pour une valeur de 1 394 millions de dinars, en hausse de 21,4% sur un an, réparties sur 368 595 portefeuilles actifs gérés par 15 prestataires de services de paiement. En 2025, le volume a fait un bond spectaculaire : 8,4 millions d’opérations, soit une croissance de 81%, tandis que les montants traités par les PSP atteignaient 1 769 millions de dinars, en progression de 59%. Au premier trimestre 2026, la bascule s’accélère encore.
Mais il faut remettre ces chiffres à l’échelle. Les paiements électroniques au sens large, cartes bancaires comprises, ont représenté 27,9 milliards de dinars en 2024. Face aux 29 milliards de cash en circulation, le portefeuille mobile, lui, pèse encore moins de 2 milliards. Autrement dit : la croissance est fulgurante, mais elle part de très bas. Le wallet tunisien est une fusée au décollage, pas un satellite en orbite.
Le contexte régional rend l’enjeu plus brûlant encore. La bancarisation tunisienne stagne autour de 36% selon les derniers relevés, quand le Maroc et l’Égypte dépassent les 70%. Près de 66% des adultes, soit environ 8 millions de personnes, restent en dehors du système bancaire classique. C’est précisément ce vide que la Stratégie nationale d’inclusion financière 2023-2027 veut combler, avec un objectif de bancarisation porté à 60%. Le paiement mobile est l’arme la plus crédible pour y parvenir, parce qu’il n’exige ni agence, ni compte courant traditionnel, juste un téléphone.
Les forces en présence
Les télécoms, nouveaux entrants à gros bras
L’arrivée d’Ooredoo et de Tunisie Telecom change la nature du marché. Ces deux acteurs apportent ce qui manquait le plus aux fintechs : une base de clients massive, un réseau de points de vente physiques, et une marque connue de tous. Walletii promet le paiement de factures, les transferts d’argent et le retrait d’espèces sécurisé. Kashy se déploie progressivement via une trentaine d’espaces commerciaux pour accompagner les utilisateurs dans la prise en main de l’application, une approche de terrain qui mise sur la pédagogie plutôt que sur le seul téléchargement.
Le mouvement ne s’arrête pas là. Les trois opérateurs télécoms ont par ailleurs déposé une demande commune pour créer un établissement de paiement, signe qu’au-delà de la concurrence, une infrastructure mutualisée pourrait émerger. Dans le même temps, la plateforme Tayara a renoncé à son agrément provisoire, rappel que tout le monde ne tiendra pas la distance.
Les fintechs, agiles mais sous-capitalisées
Face aux géants, les jeunes pousses jouent la spécialisation. Paymee, pionnière du paiement en ligne, a bouclé une levée à six chiffres pour financer son expansion. EasyBank a réuni 370 000 dollars pour viser l’Afrique et le Moyen-Orient. Payday s’attaque à un angle social précis, l’accès anticipé au salaire avant la fin du mois, sans passer par le circuit bancaire. Ces acteurs n’ont pas la force de frappe des télécoms, mais ils ont la vitesse d’exécution et une lecture fine des usages. C’est souvent là que naissent les vraies innovations.
Le régulateur, arbitre et accélérateur
Au centre, la Banque centrale joue un rôle d’aiguilleur. En accordant l’agrément à Ooredoo, elle a envoyé un signal clair : le marché s’ouvre. Viamobile, premier établissement de paiement agréé dès avril 2021, avait défriché le terrain. Désormais, c’est l’écosystème entier qui se structure autour d’un cadre que la BCT muscle progressivement, entre ouverture à la concurrence et exigence de sécurité.
Ce qui résiste, ce qui freine
La technologie n’est plus le problème. Le problème, c’est l’habitude, et elle est tenace. La Tunisie reste accro au cash, et les raisons sont structurelles, pas seulement culturelles. L’économiste Habib Zitouna l’a souligné début juin : le système de paiement lui-même pousse au liquide, par ses frais, sa lenteur et le manque de points d’acceptation. Tant qu’un commerçant de quartier refuse le paiement mobile, ou facture une commission, le client retourne au billet.
Le deuxième frein est la confiance. Demander à 8 millions de non-bancarisés de confier leur argent à une application suppose une garantie de sécurité et un service client irréprochable. La moindre fraude médiatisée peut geler l’adoption pendant des mois. Le troisième frein est l’acceptation marchande : un wallet ne vaut que par le nombre d’endroits où l’on peut s’en servir. Or le maillage de commerçants équipés reste mince hors des grandes villes, exactement là où vit la population la moins bancarisée.
Enfin, il y a l’économie informelle, immense en Tunisie, qui prospère justement dans l’opacité du cash. Numériser un paiement, c’est le rendre traçable. Pour une partie de l’activité, ce n’est pas un argument de vente, c’est un repoussoir.
La projection, à 6 et 24 mois
À court terme, la bataille va se jouer sur les cas d’usage du quotidien : le paiement des factures, les transferts entre proches, la recharge téléphonique, puis le règlement chez les petits commerçants. Celui qui équipera le plus vite les marchands prendra l’avantage, car le wallet est un marché à effet de réseau : plus il y a de points d’acceptation, plus il y a d’utilisateurs, et inversement.
À 24 mois, deux scénarios se dessinent. Soit le marché se consolide autour de deux ou trois grands wallets adossés aux télécoms, avec les fintechs en rôle de spécialistes ou de cibles de rachat. Soit l’interopérabilité, poussée par la Banque centrale, permet à un écosystème plus ouvert de prospérer, où l’argent circule entre wallets comme les e-mails entre fournisseurs. Le second scénario serait le meilleur pour l’inclusion financière. Le premier est le plus probable si chacun défend son pré carré.
Ce qu’on retient
Le paiement mobile tunisien n’a jamais été aussi bien armé. Les chiffres grimpent, les télécoms s’engagent, le régulateur ouvre les vannes et les fintechs innovent. Mais la vraie ligne d’arrivée n’est pas le téléchargement de l’application, c’est le jour où payer son café au coin de la rue avec son téléphone deviendra aussi naturel que tendre un billet. Ce jour-là, les 29 milliards de dinars de cash commenceront à fondre. On en est encore loin. Mais pour la première fois, plusieurs acteurs visent sérieusement la même cible. La question n’est plus de savoir si la Tunisie basculera, mais qui tiendra le wallet dans lequel elle basculera.
