E-commerce
Kamioun : la startup qui digitalise les 100 000 épiceries de Tunisie
Kamioun, la startup de Fares Belghith, digitalise les 100 000 épiceries de Tunisie. 1 300 commerçants, 35 000 commandes, livraison en 24h.
Fondée en 2020 pendant le confinement par Fares Belghith, Kamioun connecte les industriels directement aux épiceries de quartier via une simple app, livraison en 24h. Aujourd’hui, 1 300 commerçants et 35 000 commandes plus tard, la startup s’attaque au coeur le plus informel de l’économie tunisienne : le hanout du coin. Pari fou ou plus grand marché mal desservi du pays ?
Entrez dans n’importe quelle épicerie de quartier de Tunis, Sfax ou Kairouan. Derrière le comptoir, un carnet écorné, un stylo, et un patron qui connaît chaque client par son prénom. Pour se réapprovisionner, il appelle cinq grossistes différents, négocie au téléphone, attend une livraison qui viendra peut-être demain, peut-être après-demain. Ce rituel, inchangé depuis trente ans, régit 80% du commerce de détail tunisien. C’est précisément cette scène que Kamioun a décidé de faire basculer dans le numérique.
Kamioun, c’est la première plateforme mobile B2B qui relie directement les industriels de la grande consommation aux petits commerces. Le principe tient en une phrase : le commerçant commande tout son stock depuis une seule application, sans passer un seul coup de fil, et reçoit sa marchandise le lendemain, livraison gratuite comprise. Derrière cette simplicité apparente se cache un pari que beaucoup jugeaient prématuré.
Une startup née d’un confinement
L’histoire de Kamioun commence par un pivot. En 2020, quand la Tunisie se referme sous le premier confinement Covid, Fares Belghith et son équipe abandonnent leur idée initiale pour se concentrer sur un problème devenu soudain criant : comment ravitailler les milliers de petites épiceries qui restent le dernier maillon de proximité quand tout s’arrête. Le camion, c’est d’ailleurs ce que raconte le nom même de la startup, « kamioun » en dialecte tunisien. De la logistique brute, on passe à la tech.
Fares Belghith, fondateur et directeur des opérations, ne vient pas raconter une success story lisse. Interrogé par Mind the Bridge, il pose lui-même la question qui fâche : n’est-il pas trop tôt pour digitaliser des commerces qui fonctionnent encore au papier, dans une économie largement informelle ? Sa réponse résume toute la thèse de l’entreprise. « C’est exactement pour ça que ça compte maintenant. » Là où en France les supermarchés captent environ 95% du marché, en Tunisie 80% du commerce passe par les épiceries de quartier, soit près de 100 000 points de vente. La plupart tiennent leurs comptes au stylo. Mais tous ont un smartphone et font déjà des affaires sur WhatsApp. L’infrastructure est informelle, les utilisateurs ne le sont pas.
Le modèle : consolider la demande, optimiser la logistique
Le fonctionnement de Kamioun est d’une clarté redoutable. La startup travaille avec les fabricants de produits de grande consommation et prend une marge sur chaque vente. Sa force n’est ni le produit ni le prix : c’est la capacité à agréger la demande dispersée de milliers de petits commerces et à optimiser la livraison qui va avec. Pour l’épicier, un seul interlocuteur au lieu de cinq. Pour la marque, un canal de distribution enfin lisible jusqu’au dernier mètre. Chacun y gagne.
Les chiffres traduisent la traction. À la mi-2025, Kamioun servait plus de 1 300 détaillants répartis sur six gouvernorats, avait traité plus de 35 000 commandes et affichait une croissance de 100% d’une année sur l’autre. Le taux d’adoption de l’application parmi les commerçants accompagnés grimpe à 91%. Pour une clientèle réputée réfractaire au changement, le chiffre est presque contre-intuitif. Il dit surtout que le besoin était réel et mal servi.
L’équipe reste volontairement resserrée : 22 salariés, dont 70% aux opérations et 30% à la technologie. La répartition en dit long sur la nature du métier. Kamioun n’est pas une pure app. C’est une machine logistique doublée d’une couche humaine.
Le vrai obstacle n’est pas technologique
Car le plus dur, dans cette histoire, n’a jamais été le code. « Nous ne demandons pas seulement aux épiciers d’utiliser une app, reconnaît Fares Belghith. Nous leur demandons de changer un comportement qui n’a pas bougé depuis trente ans. » Construire la confiance, voilà le vrai chantier. Les équipes de Kamioun accompagnent les commerçants, les forment, les intègrent parfois en personne, un par un. La technologie n’est qu’un facilitateur ; le terrain fait le reste.
C’est un point que l’écosystème tunisien oublie trop souvent quand il s’emballe pour l’IA ou la fintech. Digitaliser le commerce de proximité, ce n’est pas déployer une plateforme, c’est convaincre un homme qui tient son hanout depuis vingt ans que le stylo peut céder la place à l’écran. Cette bataille se gagne au contact, dans l’arrière-boutique, pas dans un open space.
Kamioun a aussi ajouté un levier décisif : des lignes de crédit pour ses commerçants. Dans un secteur où la trésorerie est le nerf de la guerre et où l’accès au financement bancaire reste fermé aux petits détaillants, pouvoir commander maintenant et payer plus tard change la donne. C’est aussi ce qui ancre la fidélité à la plateforme.
L’argent et les alliés
Côté financement, Kamioun a levé environ 400 000 dollars dans un tour mené par le fonds panafricain Janngo Capital, portant à près de 600 000 dollars les montants réunis auprès de fonds de capital-risque et de business angels, auxquels s’ajoutent quelque 100 000 dollars de subventions. La startup est passée par l’accélérateur Flat6Labs Tunis, porte d’entrée classique de l’écosystème.
Plus récemment, elle a été retenue parmi les cinq startups de la Terna Innovation Zone Tunisia, un programme monté par l’énergéticien italien Terna avec Mind the Bridge et ELIS. L’intérêt n’est pas que symbolique. Pour une entreprise dont l’ossature est la logistique, l’accès à des partenaires industriels et à une réflexion sur l’infrastructure et la durabilité vaut de l’or. C’est le genre d’alliance qui aide à passer d’une startup qui livre des cartons à une plateforme qui structure un secteur.
Cap sur l’Afrique francophone
La suite ? Fares Belghith la voit dans un modèle plus léger. Kamioun veut évoluer vers un modèle asset-light, élargir son assortiment sans gonfler ses stocks, toucher plus de détaillants sans multiplier les entrepôts. En clair, glisser du statut de distributeur vers celui de véritable marketplace qui digitalise l’ensemble du secteur. L’ambition géographique, elle, est assumée : le fondateur regarde vers l’Afrique francophone, où il juge son modèle mieux aligné que sur le seul Maghreb.
Deux ombres au tableau, que Fares Belghith nomme lui-même sans détour quand on lui demande ce qui l’empêche de dormir : le talent et la trésorerie. Recruter malin tout en restant lean, gérer un cash-flow tendu quand on croît à 100% par an, c’est le quotidien d’une startup tunisienne qui n’a pas les moyens des géants. La première place se défend à l’exécution, pas au communiqué. « L’avantage du premier entrant ne vous mène pas très loin, glisse-t-il. Ce qui compte, c’est la profondeur de votre exécution. » La concurrence viendra, il le sait, et l’estime saine.
Ce que Kamioun raconte de la Tunisie
Au fond, l’aventure Kamioun dépasse le cas d’une app de réappro. Elle illustre une conviction que l’écosystème tunisien commence à assumer : les plus gros gisements de valeur ne sont pas dans l’imitation des modèles occidentaux, mais dans les angles morts de l’économie locale. Le commerce informel pèse plus de 900 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Si le modèle fonctionne à Tunis, avec ses contraintes de trésorerie, sa méfiance et son papier, il peut servir de patron ailleurs, partout où le hanout reste roi.
La vraie mesure du succès de Kamioun ne sera pas le prochain tour de table. Ce sera le jour où, dans une épicerie de Kairouan ou de Gabès, commander son stock sur une app paraîtra aussi naturel qu’appeler le grossiste l’était pour la génération d’avant. Ce jour-là, la startup aura gagné bien plus qu’un marché : elle aura changé un geste.
Sources
- From Trucks to Tech: How Kamioun is Reinventing B2B Retail in Tunisia – Mind the Bridge
- Tunisian B2B e-commerce startup Kamioun aims to become the leading platform for corner shops – Disrupt Africa
- La société tunisienne Kamioun lève 400 000 dollars pour optimiser l’écosystème de distribution – Entreprises Magazine
- B2B Kamioun vise à devenir la première plateforme pour le commerce de proximité – African Manager
- Kamioun – Flat6Labs
