Décryptages
TE#44 -Deep tech tunisienne : la nouvelle vague qui vise l’après-InstaDeep
InstaDeep a mis la Tunisie sur la carte mondiale de l’IA puis a été rachetée 680 M$. Trois ans après, une nouvelle génération deep tech veut transformer l’exception en filière. Le capital suivra-t-il ?
En 2014, deux Tunisiens ouvrent un petit bureau à Tunis pour bâtir une entreprise d’intelligence artificielle. Neuf ans plus tard, en janvier 2023, l’allemand BioNTech rachète cette entreprise pour près de 680 millions de dollars. C’est, à ce jour, la plus grosse acquisition d’une startup née en Afrique. InstaDeep, fondée par Karim Beguir et Zohra Slim, n’a pas seulement enrichi ses fondateurs : elle a prouvé qu’un produit d’IA de niveau mondial pouvait sortir de Tunis et se vendre à un géant pharmaceutique européen.
Trois ans après, la vraie question n’est plus de savoir si la Tunisie peut produire une pépite. C’est de savoir si elle peut en produire une deuxième, une troisième, une dixième. Autrement dit : transformer une exception en filière. Et sur ce point, 2026 envoie des signaux contradictoires qu’il faut prendre au sérieux.
Ce que disent les chiffres
Commençons par les bonnes nouvelles, parce qu’elles sont réelles. En 2025, la Tunisie s’est hissée à la deuxième place du continent africain pour les levées de fonds des startups d’intelligence artificielle, derrière le seul Kenya, qui a concentré 143 millions de dollars sur dix-neuf entreprises. Pour un pays de douze millions d’habitants, sans place financière régionale comparable à Nairobi ou Le Caire, c’est une performance.
L’écosystème dans son ensemble a changé d’échelle. On compte aujourd’hui plus de 1 450 jeunes entreprises, dont 1 165 labellisées au titre du Startup Act, et déjà 17 scale-up. Le chiffre d’affaires cumulé du secteur est estimé autour de 300 millions de dollars. Sur le seul volet financement, 2024 a vu environ 24 millions de dollars investis, avec une hausse de plus de 56 pour cent du nombre d’investisseurs en capital-risque actifs sur le marché. La courbe ne grimpe pas en flèche, mais elle monte, et surtout elle se densifie.
Le récit institutionnel a suivi. Lors d’Africa Forward 2026, la Tunisie a explicitement mis l’IA et les startups au centre de son discours économique, en se présentant comme un futur hub d’innovation pour le continent. Et en juin, le pavillon national tunisien à VivaTech, dans la zone Africa Tech, a aligné neuf startups sur des créneaux pointus : fintech, intelligence artificielle, santé numérique, technologies durables. Le pays ne se contente plus d’envoyer des talents à l’étranger, il essaie de vendre une marque.
Trois moteurs qui tournent vraiment
Derrière les chiffres, trois dynamiques de fond expliquent pourquoi cette vague est différente des promesses des années précédentes.
Le premier moteur, c’est le vivier d’ingénieurs. Les écoles tunisiennes, publiques comme privées, forment chaque année des milliers de profils en informatique, en mathématiques appliquées et en data. Ce sont ces mêmes compétences qui alimentent la deep tech mondiale. La différence, en 2026, c’est qu’une partie de ces ingénieurs a vu un compatriote réussir une sortie à neuf chiffres. L’exemple InstaDeep a fait sauter un plafond mental. Quand un modèle existe, il devient imitable.
Le deuxième moteur, c’est la spécialisation par usage. La deep tech tunisienne ne cherche plus à concurrencer frontalement les grands modèles de langage américains, combat perdu d’avance faute de capital et de puissance de calcul. Elle se positionne sur des problèmes concrets et locaux : optimisation de l’irrigation en agritech, détection de fraude et scoring en fintech, aide au diagnostic en santé numérique, maintenance prédictive pour l’industrie. C’est exactement la stratégie qui a fonctionné pour InstaDeep, qui s’est imposée sur la biologie computationnelle plutôt que sur le grand public. L’IA appliquée à un secteur vertical, c’est là que les jeunes pousses tunisiennes ont une carte à jouer.
Le troisième moteur, c’est l’argent qui commence, lentement, à se relocaliser. Le fonds de fonds public ANAVA, doté de près de 60 millions de dollars et piloté via Smart Capital, irrigue depuis trois ans les fonds de capital-risque locaux. De nouveaux véhicules privés sont apparus, et des programmes d’accélération adossés à des marques internationales se sont installés à Tunis. La chaîne du financement, du pré-amorçage au tour de série A, n’est pas complète, mais elle existe enfin sur le papier.
Ce qui freine, et qui ne se règle pas par un communiqué
Reste la partie inconfortable. Car si la Tunisie était vraiment en train de gagner, on le verrait dans une statistique simple : le nombre de nouvelles entreprises de plus de cinquante salariés créées chaque année dans la tech. Et ce nombre reste faible.
Premier frein, le capital de croissance. Lever 200 000 dinars d’amorçage est devenu possible. Lever l’équivalent de cinq ou dix millions de dollars pour passer à l’échelle reste presque impossible depuis la Tunisie. Les tickets de série A et au-delà viennent d’investisseurs étrangers, du Golfe ou d’Europe, qui exigent souvent que la société se domicilie à l’extérieur. Le pays finance les premiers pas, puis regarde ses meilleures pousses émigrer au moment précis où elles créent de la valeur.
Deuxième frein, la fuite des talents et des sièges. InstaDeep elle-même a fini par installer son centre de gravité à Londres et Paris avant son rachat. Le scénario se répète : un fondateur tunisien brillant lève à l’international, et son conseil d’administration lui demande, légitimement du point de vue financier, de rapprocher le siège du capital et des clients. La Tunisie garde alors les emplois d’ingénierie, mais perd la propriété, la fiscalité et le récit. Le succès devient une success story d’ailleurs.
Troisième frein, le décalage entre le discours et la mécanique fine. Le change reste contraint, le rapatriement de devises complexe, l’accès aux paiements internationaux semé d’obstacles pour une jeune société qui vend du logiciel hors des frontières. Une startup d’IA qui facture un client saoudien ou français se heurte vite à des circuits bancaires pensés pour l’import-export de marchandises, pas pour l’exportation de code. Tant que ces tuyaux ne sont pas refaits, le hub restera une ambition affichée plus qu’une réalité opérationnelle.
Les douze à vingt-quatre mois qui comptent
Que surveiller pour savoir si la vague tient ses promesses ? Trois signaux concrets.
Le premier, une deuxième sortie significative. Pas forcément à 680 millions de dollars, mais une acquisition ou une levée majeure qui confirmerait qu’InstaDeep n’était pas un coup unique. Le deuxième, l’apparition d’un tour de série A bouclé majoritairement avec du capital régional, signe que la chaîne de financement se ferme enfin localement. Le troisième, et c’est peut-être le plus important, des fondateurs qui réussissent et choisissent de rester, ou de revenir, parce que les tuyaux réglementaires et bancaires le permettent enfin.
Karim Beguir, le fondateur d’InstaDeep, résume l’état d’esprit du moment d’une formule : « 2026, c’est l’année de la singularité ». Il parle de l’accélération mondiale de l’IA. Pour la Tunisie, la singularité serait plus modeste mais plus décisive : le moment où le pays cesse de produire des talents pour le monde et commence à produire des entreprises pour lui-même. Le vivier est là. La preuve a été faite une fois. Tout le reste, désormais, est une question de plomberie : celle du capital, et celle des règles. Et la plomberie, contrairement au talent, ne s’improvise pas.
