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Diaspora

TE#42 – nextProtein veut faire de la Tunisie l’usine des protéines d’insectes

Partis de Paris, Syrine Chaalala et Mohamed Gastli ramènent leur usine en Tunisie. Récit d’une scale-up de diaspora qui mise sur le pays, larve par larve.

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Dans un hangar de la région de Tunis, des millions de larves de mouche soldat noire dévorent, en quelques jours, des montagnes de déchets agricoles. Au bout de la chaîne sortent trois produits : une poudre de protéines, une huile, un fertilisant. Ce qui ressemble à une scène de science-fiction agricole est en réalité le cœur industriel de nextProtein, une entreprise née dans un garage il y a une dizaine d’années et qui, aujourd’hui, choisit la Tunisie comme base de production pour viser le marché mondial.

L’histoire commence loin du pays. Syrine Chaalala, ancienne spécialiste des opérations d’urgence à la FAO, l’agence des Nations unies pour l’alimentation, et Mohamed Gastli, ingénieur chimiste, se rencontrent autour d’une obsession commune : nourrir la planète sans épuiser ses ressources. En 2015, ils fondent nextProtein, structurée entre Paris et Tunis. Dix ans plus tard, ils incarnent une figure encore rare dans l’écosystème tunisien : celle de la diaspora qui ne se contente pas d’envoyer de l’argent au pays, mais qui y installe ses machines.

Le sujet en deux lignes

nextProtein a levé 18 millions d’euros en série B fin 2025 et prépare la montée en charge d’un deuxième site de production en Tunisie. La question que pose ce dossier : une deeptech industrielle portée par des fondateurs franco-tunisiens peut-elle vraiment ancrer durablement des emplois et de la valeur ajoutée au pays, ou la matière noble restera-t-elle ailleurs ?

Une levée qui change d’échelle

Le 18 millions d’euros annoncé en novembre 2025, soit environ 20,7 millions de dollars, n’est pas un chiffre anodin. Le tour de table a été mené conjointement par le fonds Blue Ocean de Swen Capital et par British International Investment, l’institution britannique de financement du développement. Il inclut 4 millions d’euros de financement par emprunt. Selon les bases de données spécialisées, nextProtein a désormais réuni autour de 37,5 millions de dollars depuis sa création, en trois tours.

Ce n’est pas une première levée. En 2020 déjà, l’entreprise avait bouclé une série A de 10,2 millions d’euros. Mais le saut de 2025 a une autre signification : il ne sert pas à prouver que le modèle fonctionne, il sert à le passer à l’échelle industrielle. Et c’est là que la Tunisie entre en jeu.

L’objectif affiché est clair. nextProtein veut porter sa capacité à 12 000 tonnes par an d’ingrédients à base d’insectes, dont 2 500 tonnes de poudre de protéines, avec une montée en charge programmée à partir de début 2026. Pour atteindre ce volume, l’entreprise mise sur l’ouverture d’un deuxième site de production en Tunisie. Autrement dit, la croissance financée par des capitaux européens se traduit, sur le terrain, par des tonnes produites et, potentiellement, par des emplois créés sur le sol tunisien.

Comment ça marche, concrètement

Le procédé repose sur un insecte, la mouche soldat noire, et sur sa larve, une véritable usine biologique. Nourrie de sous-produits agricoles et alimentaires à faible valeur, la larve transforme ces déchets en biomasse riche en protéines. nextProtein en tire trois lignes de produits : nextMeal, la poudre de protéines, nextOil, l’huile, et nextGrow, le fertilisant organique.

La cible commerciale n’est pas l’assiette humaine, du moins pas encore. Le premier débouché a été l’alimentation pour poissons d’élevage, un secteur dépendant de la farine de poisson, dont la production pèse lourd sur les océans. nextProtein s’est ensuite élargie à l’alimentation animale et au petfood, des marchés où le critère de durabilité prend de la valeur année après année. Remplacer une partie de la farine de poisson ou du soja importé par de la protéine d’insecte, c’est à la fois un argument écologique et un argument de souveraineté alimentaire.

Pour la Tunisie, le raisonnement est séduisant. Le pays produit des quantités importantes de déchets organiques agricoles et agroalimentaires. Les transformer localement en protéines exportables, c’est créer de la valeur à partir de ce que l’on jetait. C’est exactement le type de boucle que la greentech promet et tient rarement.

Pourquoi la Tunisie, et pas ailleurs

Il faut le dire sans détour : installer une usine de protéines d’insectes coûte cher et demande un savoir-faire pointu. Beaucoup de startups de diaspora gardent leur production dans le pays où sont les capitaux et les clients, et ne laissent au pays d’origine qu’un bureau commercial ou un peu de support. nextProtein fait le pari inverse en ancrant la production en Tunisie.

Plusieurs raisons l’expliquent. Le coût de la main-d’oeuvre qualifiée y est plus bas qu’en Europe, sans être moins compétent : ingénieurs, biologistes et techniciens existent en nombre. Le climat se prête à l’élevage d’insectes. Et la proximité avec l’Europe, premier marché visé, réduit les délais logistiques. Pour des fondateurs qui connaissent le terrain tunisien de l’intérieur, le choix relève autant du calcul que de la conviction.

C’est aussi un signal pour l’écosystème. La Tunisie compte aujourd’hui plus de 1 450 jeunes entreprises, dont environ 1 165 labellisées et une poignée de scale-up, ces entreprises qui ont franchi le cap de la croissance soutenue. nextProtein figure parmi ce petit groupe. Voir l’une d’elles choisir le pays comme base industrielle, plutôt que comme simple vitrine, nourrit une autre histoire que celle, répétée, de la fuite des cerveaux.

La question qui dérange

Reste à ne pas confondre l’annonce et la réalité. Une levée de fonds n’est pas un emploi créé. Une capacité visée de 12 000 tonnes n’est pas une capacité atteinte. L’histoire des grandes ambitions industrielles est pleine de calendriers glissants et de sites qui tournent longtemps en deçà de leur cible.

Quelques questions méritent donc d’être posées sans complaisance. Combien d’emplois directs et qualifiés le deuxième site va-t-il réellement créer, et à quel horizon ? Quelle part de la valeur ajoutée, la R&D, la propriété intellectuelle, les fonctions de direction, restera en Tunisie, et quelle part demeurera à Paris ou auprès des investisseurs européens ? La filière de collecte des déchets organiques, en amont, est-elle assez structurée localement pour alimenter une usine de cette taille sans dépendre d’importations ?

Aucune de ces questions ne disqualifie le projet. Elles dessinent simplement le test que nextProtein devra passer pour devenir plus qu’une belle levée : une vraie locomotive industrielle pour le pays.

Ce qu’on retient

nextProtein raconte une trajectoire que l’écosystème tunisien voit encore trop peu : des fondateurs partis se former et lever des fonds ailleurs, qui reviennent installer le coeur de leur appareil productif au pays. Le pari est risqué, capitalistique, et son succès se mesurera en tonnes produites et en fiches de paie, pas en communiqués.

Mais la direction, elle, est la bonne. Si la Tunisie veut sortir du rôle de pépinière qui exporte ses talents, il lui faut des cas comme celui-ci : des entreprises de diaspora qui transforment le capital étranger en capacité industrielle locale. Larve par larve, nextProtein essaie d’écrire ce scénario. Reste à voir si le deuxième site tiendra ses promesses. On le saura, justement, en 2026.

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