Décryptages

Paiement mobile en Tunisie : la BCT lance TunPay, le cash résiste

Le paiement mobile tunisien grimpe et la BCT lance TunPay. Mais 64% des adultes restent hors du système bancaire et le cash-out explose. Décryptage.

Published

on

Le 5 mai 2026, la Banque centrale de Tunisie a publié une note technique que presque personne n’a lue, la note N°2026-132. Elle impose à toutes les institutions qui émettent un porte-monnaie mobile, banques, Office national des postes et établissements de paiement, d’afficher un même logo : TunPay. Un label national unique, développé avec la Société monétique de Tunisie. Sur le papier, c’est un détail de signalétique. En réalité, c’est l’aveu d’un problème que le pays traîne depuis dix ans : le Tunisien paie encore presque tout en espèces, et l’État vient de décider que ça devait changer pour de bon.

Voici pourquoi le paiement mobile tunisien entre dans une phase de maturation réelle en 2026, et pourquoi, dans le même temps, un plafond structurel l’empêche encore de décoller vraiment.

Où on en est : des volumes qui montent, une base qui reste mince

Les chiffres de la BCT racontent une histoire à deux vitesses. En 2024, les Tunisiens ont réalisé 5,1 millions de transactions via porte-monnaie électronique, pour une valeur de 1 394 millions de dinars (environ 416 millions d’euros), en hausse de 21,4 % sur un an. Le nombre de portefeuilles mobiles actifs a grimpé à 368 595 comptes, gérés par 15 prestataires de paiement agréés. Le premier trimestre 2026, selon le Bulletin N°16 de la Direction générale des paiements de la BCT, prolonge cette pente : hausse sur tous les canaux, e-paiement en ligne, paiement mobile, télécompensation interbancaire et règlements de gros montants.

Le contraste arrive quand on regarde le dénominateur. La pénétration du mobile dépasse 80 % de la population, mais seuls 36 % des Tunisiens disposent d’un compte bancaire formel. Près des deux tiers des adultes vivent donc hors du système financier classique. C’est ce trou que les fintechs veulent combler, et c’est aussi ce qui rend la partie si difficile : on ne numérise pas facilement les paiements d’une population qui n’a pas de compte.

Il y a sept ans, ce marché n’existait quasiment pas. Le basculement date de la fin des années 2010, avec l’arrivée d’une poignée d’acteurs qui ont prouvé qu’un Tunisien pouvait payer avec son téléphone. Comparée au Maroc ou à l’Égypte, qui ont poussé tôt des standards de QR code interopérables, la Tunisie a pris du retard. Elle le rattrape aujourd’hui par le haut, par la régulation.

Les forces en présence : trois familles d’acteurs

Le marché s’organise autour de trois familles. La première vise le grand public. Flouci, lancée à partir de 2019 par la société Kaoun et ses fondateurs Anis Kallel et Nebras Jemel, est la plus visible. L’application ouvre un compte avec un IBAN, permet d’épargner, de payer ses factures et de recharger son téléphone. En 2025, elle figurait parmi les 50 fintechs les plus influentes de la région MENA et a intégré le programme d’accélération de Visa. À ses côtés, D17, la solution portée par l’écosystème postal, touche une clientèle large, souvent moins bancarisée.

La deuxième famille travaille pour les commerçants. Konnect, fondée en 2021 par Amin Ben Abderrahman, s’est imposée comme la passerelle de paiement de référence pour les e-commerçants tunisiens. Son pari n’est pas le particulier mais le vendeur en ligne, avec une interface de programmation robuste. La société a levé environ 500 000 dinars (près de 149 000 euros) pour bâtir sa technologie. C’est peu à l’échelle MENA, c’est déjà beaucoup à l’échelle tunisienne.

La troisième famille, c’est le régulateur lui-même, devenu acteur. En lançant TunPay, la BCT ne se contente plus d’autoriser ou d’interdire : elle dessine le terrain de jeu. Un label visuel unique, un standard partagé, c’est la condition pour qu’un client de la banque A puisse un jour payer un commerçant équipé par l’établissement B sans y penser. L’interopérabilité est le vrai enjeu, et elle ne viendra pas du marché seul.

Le potentiel que tout le monde regarde : l’épargne informelle

Si les investisseurs s’intéressent à ce marché malgré sa petite taille, c’est à cause d’un chiffre. Selon une analyse relayée en mars 2026, le mobile money pourrait mobiliser jusqu’à 5 milliards de dinars (environ 1,49 milliard d’euros) d’épargne informelle, cet argent liquide que des millions de familles gardent à la maison, hors de tout circuit bancaire. Capter ne serait-ce qu’une fraction de cette somme transformerait le secteur. C’est la promesse qui justifie les tickets d’amorçage et l’attention de Smart Capital sur la verticale fintech.

Mais une promesse n’est pas une traction. Et c’est là que le tableau se complique.

Ce qui résiste : le cash, plus fort que l’application

Le signal le plus inquiétant est passé presque inaperçu. Dans les statistiques de la BCT, le cash-out, c’est-à-dire le retrait d’argent depuis un portefeuille mobile, a bondi de 67,1 % en nombre. Traduction : beaucoup de Tunisiens reçoivent de l’argent sur leur application, puis le retirent aussitôt en espèces. Pourquoi ? Parce que le commerçant du coin ne prend pas le paiement mobile. L’application sert de tuyau, pas de portefeuille. Le cash reste le point d’arrivée.

L’économiste Habib Zitouna le pointait sans détour début juin 2026 : si les Tunisiens retirent de plus en plus de liquide, c’est moins une question de culture qu’une faute du système de paiement, qui ne leur offre pas assez d’endroits où dépenser leur argent numérique. L’addiction au cash, comme l’écrivait Kapitalis fin mai, a des raisons très concrètes, et elles tiennent autant à l’acceptation côté commerçants qu’aux habitudes.

L’autre frein est réglementaire et financier. En Tunisie, une fintech ne peut pas devenir une banque. Elle reste un établissement de paiement adossé à une banque partenaire, qui garde la main sur les comptes et prélève sa part. Ce verrou protège le système, mais il plafonne les marges et la liberté d’innover des jeunes pousses. Tant qu’aucune licence de néobanque de plein exercice n’existe, les Flouci et consorts construisent sur un terrain qui ne leur appartient pas tout à fait.

La projection : 18 mois pour transformer l’essai

Que surveiller d’ici fin 2027 ? Trois signaux. Le premier est l’acceptation marchande : si TunPay s’accompagne d’un déploiement massif de QR codes chez les petits commerçants, le cash-out reculera et l’usage deviendra quotidien. Sans cela, le label restera cosmétique. Le deuxième est le cadre légal : la création d’un bac à sable réglementaire et, à terme, d’un statut clair d’émetteur de monnaie électronique autonome libérerait l’innovation. Le troisième est le financement : la fintech reste sous-capitalisée par rapport à son potentiel, et il faudra des tours plus gros que 500 000 dinars pour bâtir des acteurs régionaux.

Les fondateurs qui tiendront ne seront pas forcément les plus visibles aujourd’hui, mais ceux qui auront résolu le maillon faible : convaincre le marchand de quartier d’accepter le paiement mobile sans frais qui le découragent.

La vraie question

Le label TunPay règle un problème de signalétique. Il ne règle pas celui de l’acceptation, ni celui de la bancarisation. La Tunisie a désormais des applications de paiement parmi les plus abouties du Maghreb, un régulateur volontariste et une épargne dormante de plusieurs milliards à réveiller. Ce qui lui manque encore, c’est le geste le plus simple : que payer son café à La Marsa avec son téléphone devienne aussi naturel que sortir un billet. Tant que ce geste reste l’exception, le paiement mobile tunisien restera une promesse bien gérée plutôt qu’une révolution accomplie.

Sources

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Trending

Copyright © 2026 Tunisientreprendre.