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TE#62 – Tunisia Global Forum 2026 : la Tunisie joue son avenir IA sur sa diaspora

Le 21 juillet, l’ATUGE réunit 2 300 personnes à Tunis autour de l’IA et publie un livre blanc. Cinq jours après un bilan MENA où la Tunisie est absente.

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Le 21 juillet, dans une salle du Radisson Blu de Tunis, un ministre des Affaires étrangères ouvrira la journée, le fondateur de Vermeg prendra la parole, et vingt-sept équipes viendront défendre un projet d’intelligence artificielle devant un jury. Deux mille trois cents personnes sont attendues. Cent cinquante entreprises exposeront. Un livre blanc sur l’IA sera publié. Ce sera, de loin, le plus gros rassemblement jamais consacré à l’intelligence artificielle en Tunisie. Il aura lieu exactement cinq jours après la publication d’un bilan régional où la Tunisie n’apparaît dans aucun classement de levées de fonds.

C’est tout le paradoxe du Tunisia Global Forum. L’ambition est réelle, le casting est sérieux, la mobilisation impressionnante. Mais l’écart entre ce qui se dira sur scène le 21 juillet et ce que les chiffres racontent depuis six mois est si large qu’il devient lui-même le sujet.

Ce qui se passe vraiment cet été

Reprenons depuis le début. L’Association des Tunisiens des grandes écoles (ATUGE) a ouvert le 15 juillet l’édition 2026 de son Diaspora Month, qui court jusqu’au 15 août. L’idée est simple et bonne : le mois où les Tunisiens de l’étranger rentrent au pays est aussi le seul moment de l’année où l’on peut les réunir physiquement. Autant transformer les vacances en temps de travail. Le programme est porté sous l’égide de la World Alliance of Tunisian Talents, avec l’appui du programme EDMEJ de la GIZ, dédié à l’inclusion financière, et de la Caisse des dépôts et consignations.

Le point d’orgue est le Tunisia Global Forum, le mardi 21 juillet au Radisson Blu de Tunis, sur le thème « Bâtir l’avenir à l’ère de l’IA ».

Une précision d’emblée, par honnêteté : les chiffres de fréquentation ne concordent pas selon les sources. La Presse annonce plus de 2 300 participants et une cinquantaine de conférenciers. Le communiqué de l’ATUGE, relayé par Managers le même jour, parle de plus de 2 500 participants et de plus de 80 intervenants. Les deux s’accordent sur 150 entreprises et startups exposantes. Retenons l’ordre de grandeur, il est de toute façon inédit, et attendons le décompte réel.

Le programme, lui, est précis. Ouverture par Mohamed Ali Nafti, ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger. Keynote de Badreddine Ouali, président de Vermeg, qui reste l’une des rares réussites tunisiennes du logiciel à avoir atteint une échelle internationale. Une première plénière sur les infrastructures et l’éthique de l’IA, modérée par Nozha Boujemaa. Une seconde sur l’éducation et le capital humain, menée par Faten Ben Aissa, vice-présidente de l’ATUGE Tunisie. La clôture réunit Mehdi Houas, qui vient d’être élu à la tête de Numeum, principal syndicat patronal du numérique en France, et Mustapha Ferjani, ministre de la Santé, la santé étant présentée comme le terrain d’application le plus prometteur de l’IA en Tunisie.

Avant cela, du 17 au 19 juillet, l’Université Ibn Khaldoun accueille un hackathon de 48 heures au titre volontairement brutal : « Automatiser ou disparaître ». Plus de 200 compétiteurs, en partenariat avec le CJD, l’IEEE et Enactus, sur des processus critiques dans la santé, l’assurance et l’industrie. Le 21, la compétition bascule sur la grande scène avec les TGF AI Awards : vingt-sept finalistes, trois catégories, recherche académique, startups, et intégration en entreprise.

Le vrai enjeu s’appelle le livre blanc

Tout le reste, aussi bien organisé soit-il, est du théâtre bien fait. Le seul élément du 21 juillet qui peut encore exister le 22 septembre, c’est le livre blanc sur l’IA, dont la rédaction a été confiée à un comité stratégique d’experts et d’entrepreneurs.

Un livre blanc, en Tunisie, cela ne veut rien dire par défaut. Le pays a produit des stratégies numériques, des plans, des feuilles de route et des documents de cadrage à un rythme soutenu depuis dix ans. La question n’est jamais la qualité du diagnostic, qui est en général correct. La question est toujours la même : qui a le mandat d’exécuter, avec quel budget, et sous quel calendrier ?

Trois tests simples permettront de juger ce document dès sa publication. Premièrement, contient-il des recommandations chiffrées et datées, ou une liste de principes ? Deuxièmement, désigne-t-il un responsable par recommandation, une administration, une agence, un opérateur, ou reste-t-il dans le « il faudrait » impersonnel ? Troisièmement, prévoit-il un mécanisme de suivi public, six mois plus tard, permettant à quiconque de vérifier ce qui a été fait ?

Si les trois réponses sont oui, ce livre blanc sera un événement en soi. Si l’une manque, il rejoindra la pile.

Le décalage avec les chiffres

Il faut poser le contraste, parce qu’il est l’angle mort de cette semaine.

Le 13 juillet, Wamda publiait son bilan des levées de fonds MENA pour le premier semestre 2026 : 1,7 milliard de dollars sur 242 tours de table, dont environ 70 % du capital capté par les Émirats. La Tunisie n’apparaît dans aucun classement pays. Sur le mois de juin, ilboursa recensait une seule opération tunisienne, pour 100 000 dollars. Une. Sur le même mois, Oman en comptait dix.

Cette unique levée de juin, d’ailleurs, dit quelque chose d’intéressant. Il s’agit de RoboCare, l’agritech fondée à Sfax par Imen Hbiri, entrée au capital de laquelle 216 Capital a annoncé un investissement à six chiffres le 23 juin. Une plateforme d’agriculture de précision qui revendique jusqu’à 35 % d’économie d’eau et 20 % de rendement en plus, entraînée sur des données locales, sur l’olivier, les céréales et la tomate d’industrie. C’est exactement le genre d’IA appliquée dont le forum va parler pendant huit heures. Elle existe déjà, elle tourne, et elle a levé six chiffres, pas sept.

Voilà le décalage : le pays sait produire des équipes d’IA crédibles, il ne sait pas les financer à l’échelle. Aucun forum ne corrige un problème de capital. Un livre blanc qui traiterait sérieusement du financement de l’IA, plutôt que de la seule vision, aurait donc plus de valeur que dix panels sur la souveraineté.

La bonne surprise : la décentralisation

Un point mérite d’être salué sans réserve. L’ATUGE déploie cette année les Diaspora Regional Networkings, une série de rencontres économiques prévues en juillet et août à Sfax, Sousse, Hammamet, Bizerte, Gabès, Béja et Djerba.

C’est la première fois qu’un programme diaspora de cette taille refuse ouvertement de rester dans le Grand Tunis. L’objectif affiché est de nouer des partenariats industriels entre compétences expatriées et PME locales, sur le terrain. Béja et Gabès dans la même liste que Tunis, c’est un signal. La valeur se mesurera aux contrats signés en septembre, pas au nombre de photos de groupe. Mais l’intention est juste, et rare.

Ce qu’un fondateur doit en faire

Concrètement, si vous construisez quelque chose en Tunisie cet été, trois choses valent votre temps.

Le 21 juillet, les 150 exposants et la présence simultanée de Badreddine Ouali, de Mehdi Houas et de deux ministres créent une densité de décideurs qu’on ne retrouve pas le reste de l’année. Une salle avec Numeum dedans, c’est une porte vers le marché français, qui reste le premier débouché naturel des éditeurs tunisiens.

Les TGF AI Awards, ensuite : vingt-sept finalistes seulement, sur une scène avec 2 300 personnes. Le ratio visibilité sur effort est difficile à battre en Tunisie.

Les rencontres régionales, enfin, si vous êtes hors de Tunis. Sfax, Sousse, Gabès, Béja : moins de monde, donc plus de temps par interlocuteur. C’est souvent là que les choses se décident.

Rendez-vous le 22 juillet

Le Tunisia Global Forum réussira sa journée, c’est assez prévisible. La vraie échéance est ailleurs. Elle se joue à la lecture du livre blanc, puis six mois plus tard, quand il faudra vérifier ce qui en a été appliqué.

En attendant, un fait demeure : la Tunisie s’apprête à réunir 2 300 personnes pour parler d’intelligence artificielle dans un pays qui a financé une seule startup au mois de juin, pour 100 000 dollars. Les deux choses sont vraies en même temps. Le pays qui saura réduire cet écart aura fait davantage pour son écosystème que n’importe quel forum.

Sources : La Presse de Tunisie (15 juillet 2026), Managers (15 juillet 2026, communiqué ATUGE), Kapitalis (26 juin 2026), Wamda (bilan MENA S1 2026, 13 juillet 2026 ; RoboCare / 216 Capital, 23 juin 2026), ilboursa (juillet 2026).

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