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TE#64 – Startups tunisiennes : ce que l’Italie vient vraiment chercher à Tunis

L’Italie ne parle plus seulement d’énergie avec Tunis, mais de startups. Derrière les Innovation Talks du 15 juillet, une question : symbole ou chèque ?

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Le 15 juillet, dans les locaux de Startup Village à Tunis, un ambassadeur a pris la parole devant une salle de fondateurs. Alessandro Prunas, qui représente l’Italie en Tunisie, n’est pas venu parler de gazoducs ni de câbles sous-marins. Il est venu parler de startups. Et il a lâché un chiffre : plus de 1 400 jeunes pousses actives, un pays qu’il décrit comme un hub stratégique pour l’innovation méditerranéenne.

La scène a l’air anodine. Elle ne l’est pas. Depuis des décennies, la coopération économique entre Rome et Tunis se résume à trois mots : énergie, industrie, infrastructures. Que l’Italie envoie son ambassadeur vanter l’écosystème startup tunisien, dans un incubateur, devant des entrepreneurs, c’est un déplacement du curseur. La question est de savoir s’il s’accompagne d’un déplacement de l’argent.

Ce qui s’est joué le 15 juillet

L’événement s’appelait les « Innovation Talks », deuxième édition, organisé par l’Ambassade d’Italie et Terna Innovation Zone. Deux startups y tenaient la vedette. Côté italien, Koalisation, spécialisée dans la finance carbone en Afrique subsaharienne. Côté tunisien, ProVerdy, qui développe une plateforme d’intelligence artificielle pour mesurer et réduire l’empreinte carbone des entreprises.

Le casting n’est pas neutre. Les deux jouent sur le même terrain, celui du carbone et du reporting ESG, un secteur où l’Europe légifère à marche forcée et où les entreprises africaines vont devoir se mettre en conformité pour continuer d’exporter vers le nord de la Méditerranée. Mathieu Meneghini, cofondateur de Koalisation, l’a résumé sans détour : pour un acteur italien, la Tunisie est « la porte d’entrée la plus proche de l’Afrique ».

Voilà l’angle italien, dit à voix haute. La Tunisie n’est pas seulement un marché de 12 millions d’habitants. C’est un sas. Un pays francophone et arabophone, à deux heures de vol de Rome, connecté aux réseaux d’affaires du continent, avec des ingénieurs formés et bon marché. Pour une startup italienne qui vise le Sahel ou l’Afrique de l’Ouest, tester son produit à Tunis coûte moins cher et fait gagner du temps.

De l’énergie à l’innovation : la logique Terna

Pour comprendre pourquoi c’est Terna, et pas une agence de développement classique, qui pilote ce rapprochement, il faut remonter à janvier 2025. C’est à cette date que le gestionnaire du réseau électrique italien a ouvert sa Terna Innovation Zone Tunisia. Premier hub d’innovation du groupe en Afrique. Deuxième au monde, après celui de San Francisco.

Le message envoyé par ce choix géographique est limpide. Dans la tête des dirigeants de Terna, Tunis se retrouve dans la même phrase que la Silicon Valley. On peut sourire de la comparaison. On peut aussi la prendre pour ce qu’elle est : un pari sur le talent local et sur la position du pays.

Le hub ne tombe pas du ciel. Il prolonge ELMED, le projet d’interconnexion électrique sous-marine entre la Tunisie et l’Italie, l’un des plus gros chantiers énergétiques de la Méditerranée. L’idée de Terna, c’est d’ajouter à ce câble une couche d’innovation et de talents. Autrement dit : puisque nous investissons déjà des centaines de millions d’euros dans le réseau, autant capter aussi les cerveaux et les idées qui gravitent autour.

Concrètement, la Terna Innovation Zone fait tourner des programmes d’accélération. En 2026, cinq startups tunisiennes ont été retenues dans son Scaleup Program. ProVerdy en fait partie. La même ProVerdy qui a décroché le titre de Startup of the Year 2026 au Tunisia Investment Forum, et dont la cofondatrice Souha Bejaoui était sur scène le 15 juillet. Un même nom qui revient dans tous les dispositifs à la fois, c’est le signe d’un écosystème encore petit, où une poignée de champions concentre l’attention.

Le Plan Mattei en toile de fond

Rien de tout cela n’est improvisé. L’intérêt italien pour les startups tunisiennes s’inscrit dans une stratégie qui a un nom : le Plan Mattei, la feuille de route de Rome pour son influence économique en Afrique, portée au plus haut niveau de l’État italien.

Jusqu’ici, en Tunisie, ce plan se lisait surtout en mégawatts et en kilomètres de câble. Il se décline désormais en accompagnement de fondateurs et en programmes d’accélération. C’est un changement de nature. On passe d’une coopération d’infrastructures, lourde, étatique, à une coopération d’innovation, plus légère, plus proche du terrain, plus visible pour les jeunes entrepreneurs.

Le contexte bilatéral donne la mesure de l’enjeu. L’Italie reste l’un des tout premiers partenaires commerciaux de la Tunisie, avec près de 7 milliards d’euros d’échanges chaque année et plus de 1 000 entreprises italiennes implantées sur le sol tunisien. Ajouter l’innovation à cette relation, ce n’est pas une lubie diplomatique. C’est chercher à sécuriser, pour la décennie qui vient, un accès privilégié aux talents et aux idées d’un pays voisin.

L’angle qui dérange : où est le chèque ?

Ici, le magazine doit poser la question que l’enthousiasme ambiant évite. Lors de cette deuxième édition des Innovation Talks, aucune annonce d’investissement n’a été formulée. Aucun fonds dédié aux startups tunisiennes. Aucun montant. Aucun calendrier de financement.

C’est le point aveugle de toute cette séquence. En quelques mois, les cadres institutionnels se sont multipliés : ELMED pour l’électricité, Terna Innovation Zone pour l’accélération, et maintenant les Innovation Talks pour la mise en réseau. Les structures s’empilent. Les discours se répondent. Mais la ligne qui manque, c’est celle du capital qui arrive vraiment sur le compte en banque d’un fondateur tunisien.

Or c’est précisément ce dont l’écosystème a besoin. On l’a écrit ici même : au premier semestre 2026, la Tunisie a été quasiment absente des bilans de levées de fonds de la région MENA. Le pays produit des startups, des labels, des prix internationaux, mais peine à attirer les tickets qui les font grandir. Un accompagnement, aussi prestigieux soit-il, ne remplace pas un chèque.

Il faut donc lire cette coopération pour ce qu’elle est aujourd’hui : un signal fort, pas encore un flux financier. Un programme d’accélération offre du mentorat, de la visibilité, un carnet d’adresses, parfois un accès à des marchés européens. Tout cela a de la valeur. Mais tant que le mot « investissement » reste au conditionnel, la coopération vit sur du symbole.

Ce qu’on retient, et ce qu’il faudra surveiller

Pour un fondateur tunisien, trois enseignements concrets se dégagent.

D’abord, le carbone et l’ESG deviennent un vrai terrain de jeu. Si l’Italie et ses partenaires misent dessus, c’est qu’il y a une demande solvable, tirée par la réglementation européenne. Les startups tunisiennes de la greentech et du reporting carbone ont là une fenêtre à ne pas rater.

Ensuite, la carte de la proximité vaut de l’or. L’argument qui fait venir Rome, ce n’est pas la générosité, c’est la géographie et le talent. Un fondateur qui sait se présenter comme un pont vers l’Afrique, et pas seulement comme un acteur local, parle le langage que les partenaires étrangers veulent entendre.

Enfin, il faut mesurer les intentions à l’aune des chèques. Les prochains mois diront si Rome passe du symbole à l’investissement mesurable. La prochaine édition des Innovation Talks sera le vrai test. S’il en sort un fonds, un ticket, une enveloppe fléchée vers les startups, alors la Tunisie aura gagné un partenaire de croissance. Sinon, elle aura gagné une belle vitrine, ce qui n’est pas rien, mais ne paie pas les salaires.

L’Italie a compris avant beaucoup d’autres que l’avenir de sa relation avec la Tunisie ne se joue pas seulement dans les câbles électriques, mais dans les lignes de code. Reste à savoir si elle est prête à financer ce qu’elle vient admirer.

Sources : Webdo (16 juillet 2026), ANSA Ansamed, Agenzia Nova, Terna, African Manager. Le chiffre de 1 400 startups actives est une estimation citée par l’ambassade d’Italie, sans méthodologie publiée.

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