AgriTech

TE#46 – RoboCare : l’IA qui fait économiser l’eau aux oliviers de Sfax

RoboCare, l’agritech d’Imen Hbiri à Sfax, lève chez 216 Capital. Son IA fait économiser jusqu’à 35% d’eau aux exploitations agricoles.

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Fondée à Sfax par Imen Hbiri, la startup d’agriculture de précision RoboCare vient de lever un investissement à six chiffres auprès de 216 Capital. Sa promesse : jusqu’à 35% d’eau économisée, 25% d’intrants en moins, 20% de rendement en plus. Dans un pays asphyxié par le stress hydrique, ce n’est pas un détail technique, c’est une question de survie pour des milliers d’exploitations.

Dans les oliveraies de la région de Sfax, l’eau ne se gaspille plus, elle se compte. Un exploitant qui irrigue au jugé, comme le faisait son père, perd de l’argent à chaque tour de vanne et ne le sait même pas. C’est exactement ce que RoboCare veut faire disparaître. Sur son téléphone, l’agriculteur reçoit une alerte : tel parcellaire montre un début de stress hydrique, telle zone n’a pas besoin d’être arrosée cette semaine. La décision se prend sur une donnée, plus sur une intuition. Multipliée par plusieurs milliers d’hectares, cette bascule change la trajectoire d’une ferme.

RoboCare, c’est la startup tunisienne qui industrialise cette promesse. Spécialisée dans l’agriculture de précision et l’intelligence artificielle appliquée au champ, elle vient d’annoncer, fin juin 2026, l’entrée à son capital de 216 Capital, via un investissement à six chiffres destiné à financer son expansion en Afrique et au Moyen-Orient.

Qui est derrière RoboCare

L’entreprise a été fondée en 2020 par Imen Hbiri, une ingénieure qui a choisi Sfax comme port d’attache, loin des projecteurs habituels de l’écosystème tunisien concentrés sur le Grand Tunis. Le choix n’a rien d’anodin. Sfax, capitale de l’olivier et bassin agricole majeur, est précisément le terrain où une agritech doit faire ses preuves : sol exigeant, climat sec, exploitations de toutes tailles. Bâtir une solution agricole au milieu des oliveraies plutôt que dans un open space de la capitale, c’est déjà une déclaration de méthode.

Le nom même de la startup raconte son origine technologique, à la croisée de la robotique, de la donnée et de l’agronomie. Mais la trajectoire d’Imen Hbiri illustre surtout une figure encore rare dans le pays : celle de la fondatrice qui dirige une deeptech depuis une ville de l’intérieur, là où l’entrepreneuriat technologique reste minoritaire. Dans un écosystème où les fondatrices peinent encore à capter le capital, voir une femme lever des fonds sur un sujet aussi dur que l’agriculture de précision a valeur de signal.

Comment la machine fonctionne

Le coeur de RoboCare n’est pas un capteur ni un drone, c’est la capacité à faire parler ensemble des données qui, séparées, ne disent pas grand-chose. La plateforme agrège l’imagerie satellitaire, les données de drones, les capteurs connectés au sol, les relevés météorologiques et l’expertise de terrain. Sur cette matière brute, ses modèles d’intelligence artificielle détectent précocement les maladies et le stress des cultures, optimisent l’usage des ressources et améliorent les performances de l’exploitation.

Les résultats annoncés sur le terrain donnent la mesure de l’enjeu : jusqu’à 35% d’économie d’eau, jusqu’à 25% de réduction des intrants agricoles, et jusqu’à 20% d’augmentation des rendements. Pris un par un, chacun de ces chiffres justifierait déjà l’abonnement. Ensemble, ils dessinent une équation simple pour l’exploitant : moins d’eau, moins d’engrais, plus de récolte. Dans un pays classé parmi les plus exposés au stress hydrique du bassin méditerranéen, l’économie d’eau n’est pas un argument marketing, c’est la condition même de la pérennité des fermes.

RoboCare revendique déjà plusieurs milliers d’hectares sous monitoring intelligent et des milliers d’alertes agronomiques générées, qui ont permis à des exploitants d’intervenir plus vite et plus juste. La startup a aussi noué des partenariats avec plusieurs acteurs institutionnels, brique indispensable pour qui veut passer du pilote à l’échelle dans un secteur aussi fragmenté que l’agriculture.

Le pari de la donnée locale

Le vrai facteur de différenciation de RoboCare ne se voit pas dans la démo, il se cache dans les modèles. Plutôt que de plaquer une plateforme agricole généraliste sur des terres qu’elle ne connaît pas, la startup construit ses algorithmes à partir de données locales, calibrées sur les cultures stratégiques de la région : oliviers, céréales et tomates de transformation.

C’est une thèse industrielle autant qu’agronomique. Les sols et les climats d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient n’ont rien à voir avec ceux pour lesquels les grandes plateformes mondiales ont été entraînées. Un modèle d’IA performant sur du maïs irrigué américain ne dira rien d’utile à un oléiculteur de Sfax. En spécialisant ses recommandations sur les réalités régionales, RoboCare se rend difficile à copier par un acteur étranger débarquant sans données de terrain, et se rapproche au plus près du besoin des agriculteurs et des acteurs de l’agribusiness locaux. C’est un fossé défensif, à condition de le creuser plus vite que les autres.

Pourquoi 216 Capital a misé

L’investissement à six chiffres de 216 Capital, société de capital-risque spécialisée dans les jeunes entreprises technologiques en phase d’amorçage, vient soutenir la prochaine phase de croissance de RoboCare. Les fonds doivent servir trois priorités : l’expansion commerciale vers de nouveaux marchés africains et moyen-orientaux, le renforcement des équipes commerciales pour accélérer l’adoption auprès des grands acteurs de l’agro-industrie, et l’amélioration continue des modèles d’IA pour s’adapter à de nouveaux contextes agricoles.

Pour le fonds, le calcul dépasse la seule rentabilité. « Pour 216 Capital, cet investissement s’inscrit pleinement dans sa stratégie de soutien aux jeunes entreprises technologiques à fort potentiel capables d’apporter des réponses concrètes aux principaux défis économiques, sociaux et environnementaux du continent », déclare Hassen Arfaoui, directeur chez 216 Capital, dans le communiqué relayé par la presse économique et la plateforme Wamda. Traduction : une agritech qui économise l’eau et nourrit mieux coche à la fois la case impact et la case marché, un alignement rare qui plaît aux investisseurs.

Ce qu’il faut surveiller

Reste à ne pas confondre l’annonce et la conquête. Un investissement à six chiffres, dans l’absolu, demeure un ticket modeste face à l’ambition affichée de couvrir l’Afrique et le Moyen-Orient. Les concurrents régionaux et les plateformes globales ne resteront pas spectateurs, et l’agritech tunisienne compte déjà d’autres acteurs sérieux sur le créneau de l’eau et de la donnée. La fenêtre est ouverte, elle n’est pas garantie.

Le deuxième test est commercial, pas technologique. Vendre de la précision à de grandes exploitations agro-industrielles est une chose ; convaincre la masse des petits exploitants, souvent peu numérisés et à la trésorerie tendue, en est une autre. C’est pourtant là que se joue l’impact réel sur la ressource en eau. La capacité de RoboCare à packager une offre accessible, et à s’appuyer sur ses partenariats institutionnels pour atteindre ces agriculteurs, pèsera plus lourd que la finesse de ses modèles.

Le troisième enjeu est celui de tout l’écosystème tunisien : retenir la valeur. Une startup deeptech qui réussit attire les recruteurs étrangers sur ses ingénieurs, et les fonds plus gros sur sa table de capitalisation. Le défi d’Imen Hbiri sera de faire grandir RoboCare à l’échelle régionale tout en gardant à Sfax le coeur technologique et les emplois qualifiés qui font la différence.

RoboCare raconte, à sa manière, l’histoire que l’agritech tunisienne cherche à écrire depuis des années : une technologie née d’un problème local, l’eau qui manque, transformée en produit exportable vers des marchés qui partagent ce problème. Le pari est crédible parce qu’il part d’une douleur réelle et d’une donnée que peu d’acteurs possèdent. Il reste à le tenir, hectare après hectare. On en mesurera la réussite non au montant levé, mais au nombre de fermes qui, dans deux ans, irrigueront sur une alerte plutôt que sur une habitude.

Sources

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