Diaspora
TE#40 -Karim Jouini : apres l’exit a neuf chiffres, pourquoi il a tout recommence
Il avait signe la plus grosse sortie SaaS tunisienne. Karim Jouini a prefere tout recommencer avec Thunder Code. Portrait d’un fondateur insatiable.
Il avait déjà signé la plus grosse sortie SaaS de l’histoire des startups tunisiennes. Karim Jouini aurait pu s’arrêter là, encaisser, conseiller, investir tranquillement. Il a préféré rouvrir un cahier blanc. Portrait d’un fondateur qui ne sait pas rester en place.
Au printemps 2023, Karim Jouini est dans la position dont rêvent la plupart des entrepreneurs : celle de pouvoir tout arrêter. Expensya, l’entreprise de gestion des notes de frais qu’il a fondée à Tunis en 2014 avec Jihed Othmani, vient d’être rachetée par le suédois Medius. Le montant n’est pas communiqué officiellement, mais la presse spécialisée parle d’une opération à neuf chiffres, supérieure à 100 millions de dollars. C’est l’une des plus grosses acquisitions jamais réalisées sur une startup née en Tunisie. Jouini pourrait disparaître des radars. Deux ans plus tard, il est de retour avec une nouvelle entreprise, et il lève à nouveau des millions. Le genre de décision qui en dit plus long sur un homme que n’importe quel pitch.
Qui est-il, en deux lignes
Karim Jouini est un ingénieur tunisien, ancien de Microsoft, devenu l’un des fondateurs les plus regardés du continent africain. Il a construit Expensya jusqu’à l’exit, en a partagé une partie du fruit avec ses salariés, et pilote aujourd’hui une nouvelle startup d’intelligence artificielle, Thunder Code, tout en investissant dans une vingtaine d’autres jeunes pousses.
Le déclic : une frustration de salarié
Comme souvent, l’histoire commence par une corvée. Avant Expensya, Jouini et Othmani sont ingénieurs logiciels chez Microsoft. Ils connaissent de l’intérieur la mécanique de la grande entreprise, et notamment l’un de ses petits enfers administratifs : la note de frais. Coller des reçus, ressaisir des montants, attendre des semaines un remboursement, faire valider par trois niveaux hiérarchiques. Un problème que tout le monde déteste et que personne n’avait vraiment résolu.
En 2014, les deux ingénieurs quittent le confort du salariat pour s’y attaquer. Le pari est clair : automatiser entièrement la dépense professionnelle, de la photo du reçu jusqu’à la comptabilité, en s’appuyant sur la reconnaissance d’image et l’apprentissage automatique. Le choix géographique l’est tout autant : la technologie sera développée à Tunis, le marché sera européen. Une intuition que toute une génération de fondateurs tunisiens reprendra ensuite à son compte.
Le projet : de Tunis à l’Europe, puis à Medius
Expensya grandit sans tapage mais sans s’arrêter. Le logiciel s’attaque à un marché concret, celui des entreprises européennes qui veulent reprendre le contrôle de leurs dépenses, et il le fait bien. Au fil des années, la startup lève au total environ 25,6 millions de dollars, dont un tour de série B de 20 millions de dollars en mai 2021, qui lui donne les moyens d’accélérer commercialement.
Surtout, Expensya garde son centre de gravité technique en Tunisie. Au moment du rachat, l’entreprise compte près de 190 salariés, dont environ 110 sont basés à Tunis. C’est ce point qui fait d’Expensya autre chose qu’une simple success story financière : c’est la preuve qu’une équipe d’ingénieurs formés en Tunisie peut concevoir et faire tourner un produit logiciel vendu à des milliers d’entreprises sur un marché exigeant.
L’acquisition par Medius se déroule en deux temps : une intention annoncée le 7 juin 2023, puis une opération bouclée le 25 juillet de la même année. Jouini rejoint alors le groupe suédois comme responsable produit et technologie. Mais le chiffre qui marque les esprits dans l’écosystème n’est pas le prix de vente : c’est ce qu’il advient des salariés. Selon des informations rapportées par TechCrunch, environ 180 actionnaires, en grande partie des employés détenteurs de parts, se sont partagé près de 10 millions de dollars au moment de la sortie. Dans une région où les plans d’intéressement au capital restent rares et mal connus, le geste a valeur d’exemple.
Le moment difficile : lever de l’argent depuis Tunis
Le portrait serait incomplet s’il se réduisait à la photo finale. Construire Expensya, c’est aussi avoir passé des années à convaincre, depuis un pays qui n’est pas sur la carte mentale des grands investisseurs. Pour un fonds européen ou américain, miser sur une équipe dont l’essentiel des effectifs est à Tunis suppose de dépasser une série de préjugés tenaces sur le risque pays, la profondeur du marché local ou la capacité à recruter. Beaucoup de fondateurs tunisiens racontent la même chose : le produit n’est jamais le vrai sujet des premières réunions, le pays l’est.
Expensya a tenu la distance là où d’autres ont calé, en jouant précisément sur sa double nature : un coût de développement maîtrisé à Tunis, une exécution commerciale au standard européen. Le modèle a ses zones grises, et il faut les nommer sans complaisance. Une entreprise tunisienne dont la valeur se crée surtout à l’export pose la question de ce que le pays retient vraiment : des emplois qualifiés et de la compétence, oui, mais une part de la valeur financière finit, mécaniquement, ailleurs. Le débat n’est pas tranché, et il traverse aujourd’hui tout l’écosystème.
La vision : recommencer, et faire grandir les autres
C’est ici que Karim Jouini devient un cas d’étude. Plutôt que de capitaliser sur son statut de mentor confortable, il rouvre un chantier. En 2025, lui et Jihed Othmani lancent Thunder Code, une startup basée en Tunisie qui s’attaque cette fois au test logiciel. L’idée : des agents d’intelligence artificielle capables de transformer des scénarios de test manuels en tests automatisés et auto-réparables, avec à la clé une réduction du temps de test pouvant atteindre 90 %, selon l’entreprise.
Le marché valide vite. Thunder Code annonce en juin 2025 une levée d’amorçage de 9 millions de dollars, l’une des plus importantes du secteur du test logiciel, auprès de fonds comme Silicon Badia, Jaango Capital et Titan Seed Fund. Au tour de table figurent aussi des noms qui parlent à l’écosystème : Roxanne Varza, directrice de Station F à Paris, et Karim Beguir, cofondateur d’InstaDeep, l’autre grande sortie tunisienne. Quand les fondateurs des deux plus belles aventures tech du pays se retrouvent au capital l’un de l’autre, ce n’est plus du hasard, c’est une filière qui se tisse.
En parallèle, Jouini est devenu un business angel prolifique, avec de l’ordre de vingt-six participations dans de jeunes entreprises, selon le média Launch Base Africa. Sa philosophie, telle qu’il l’a exposée publiquement, tient en un mot, la concentration : mieux vaut quelques paris suivis de près qu’un saupoudrage dispersé. C’est, au fond, la même discipline qui a fait Expensya.
Ce qu’on retient
Karim Jouini aurait pu n’être qu’une ligne dans les classements de levées de fonds, le Tunisien qui a réussi l’exit dont tout le monde rêve. Il a choisi d’en faire autre chose : un point de départ. En revenant sur le terrain avec Thunder Code, en distribuant du capital et de l’expérience à la génération suivante, il transforme une réussite individuelle en infrastructure collective. La vraie question n’est plus de savoir si la Tunisie peut produire un champion. C’est de savoir combien de fondateurs, demain, diront qu’ils ont commencé grâce à un chèque, un conseil ou simplement l’exemple de cet ingénieur qui ne savait pas rester en place.
