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TE#65 – Fintech, logistique, IA : où va vraiment l’argent des investisseurs en 2026

La fintech capte encore le plus gros chèque de la région. Mais derrière, la logistique, la proptech et l’IA d’entreprise avancent vite. Décryptage.

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Le rapport de Wamda sur le premier semestre 2026 tient dans une image : sur 1,7 milliard de dollars levés par les startups de la région, une des lignes concerne un secteur qui n’existait presque pas dans les classements il y a trois ans. L’intelligence artificielle appliquée aux entreprises a capté 67 millions de dollars en deux tours de table. Deux. Pas vingt.

Ce chiffre, minuscule à côté des 708 millions de la fintech, raconte pourtant le vrai mouvement de fond. L’argent des investisseurs du Golfe et de la Méditerranée ne quitte pas la finance numérique, mais il commence à regarder ailleurs. Et pour un fondateur tunisien qui prépare sa levée, savoir où le capital se déplace vaut mieux qu’un carnet d’adresses.

Voici ce que montrent les chiffres du semestre : la fintech reste la reine incontestée, mais son règne se partage. Logistique, proptech et IA d’entreprise composent la nouvelle short list des investisseurs. Et la Tunisie, une fois de plus, regarde le train passer depuis le quai.

Ce que dit le rapport

Les chiffres d’abord. Au premier semestre 2026, les startups de la région MENA ont levé 1,7 milliard de dollars sur 242 tours de table. C’est 18% de moins qu’au premier semestre 2025, où le total atteignait 2,1 milliards, et le nombre d’opérations a chuté de 28%. Autrement dit : moins de tours, mais des tickets qui se concentrent sur moins d’élus.

La géographie, elle, n’a pas bougé. Les Émirats arabes unis raflent 1,2 milliard de dollars sur 83 opérations, soit près de 70% de tout le capital régional, en hausse de 125% sur un an. L’Arabie saoudite suit avec 259 millions sur 80 deals, l’Égypte avec 158,9 millions sur 29. Le trio de tête absorbe l’essentiel. Le reste du monde arabe se partage les miettes.

Dans ce paysage, une seule donnée tunisienne suffit à situer le pays : en juin 2026, une seule startup tunisienne a bouclé une levée, pour 100 000 dollars. Le pays compte pourtant plus de 1 400 jeunes pousses actives et se classe parmi les six premiers écosystèmes d’Afrique. La matière première est là. Le capital, non.

La fintech, reine qui ne règne plus seule

Commençons par la championne. La fintech a capté 708 millions de dollars sur 51 opérations au premier semestre, de loin le premier secteur régional en volume comme en nombre de deals. Paiement, crédit, inclusion financière : la finance numérique reste le réflexe des investisseurs, parce qu’elle attaque des marchés énormes et mal servis par les banques classiques.

Mais un plafond apparaît. La fintech a longtemps été le seul secteur capable de séduire vite. Cette exclusivité s’effrite. Le rapport le dit sans détour : derrière ce poids lourd, d’autres activités avancent et captent l’attention. La reine ne tombe pas, elle cesse simplement d’être la seule sur l’échiquier.

Logistique et proptech : le concret prend le pouvoir

Le deuxième secteur du semestre n’est pas une application grand public. C’est la logistique, avec 315 millions de dollars levés. Au deuxième trimestre, elle est même passée en tête par les montants, avec 300 millions sur seulement deux opérations. Traduction : les fonds préfèrent désormais quelques très gros paris à une nuée de petits chèques. Livraison, gestion des stocks, optimisation des flux : ces startups répondent à un besoin que l’e-commerce a rendu vital.

Juste derrière, la proptech a levé 241 millions sur 18 opérations. La transformation numérique de l’immobilier, un secteur qui pèse lourd dans toutes les économies de la région, trouve preneur. Le point commun entre logistique et proptech : elles ne vendent pas du rêve, elles résolvent un problème mesurable pour des entreprises qui paient.

L’IA d’entreprise, le pari discret

Vient enfin le nouveau venu. L’Enterprise AI, l’intelligence artificielle vendue aux entreprises et non au grand public, a levé 67 millions de dollars en deux tours seulement. Le montant est modeste, mais le signal est fort : en deux deals, ce segment s’invite déjà dans le haut du classement sectoriel. Automatiser des tâches, fiabiliser des décisions, réduire des coûts : voilà ce que les fonds veulent financer.

Ce basculement traduit un changement d’attente. Les investisseurs délaissent les technologies qui séduisent vite pour celles qui règlent un problème économique précis. C’est aussi pourquoi les modèles B2B tirent leur épingle du jeu : une startup qui vend à des entreprises encaisse des revenus plus réguliers et signe des relations plus longues. Dans un marché devenu prudent, cette visibilité vaut de l’or.

Pourquoi la Tunisie reste au quai

Ici, il faut poser la question qui dérange. Le pays produit des ingénieurs, des labels Startup Act, des prix internationaux. Pourquoi ne capte-t-il presque rien de ces flux ?

Première raison : la taille des tickets. Le capital régional se concentre sur des tours de plus en plus gros, portés par des fonds du Golfe qui écrivent des chèques à sept ou huit chiffres. L’écosystème tunisien, lui, reste calibré pour l’amorçage. Au niveau régional, 172 tours early-stage n’ont représenté que 444 millions de dollars, quand 11 opérations tardives en captaient 224 millions. La Tunisie joue dans la catégorie où l’argent est le plus rare et le plus dispersé.

Deuxième raison : le positionnement sectoriel. Les fonds cherchent de la logistique, de la proptech, de l’IA d’entreprise. Or l’écosystème tunisien s’est concentré sur la fintech, la greentech et l’edtech, des secteurs soit très concurrentiels au niveau régional, soit encore mal financés. Le décalage entre ce que la Tunisie construit et ce que la région finance est réel.

Troisième angle mort, valable pour toute la région mais criant ici : le genre. Au premier semestre, les startups fondées par des hommes ont raflé 95% du capital, 1,6 milliard de dollars. Les startups fondées par des femmes ont levé 2,5 millions, soit 0,14% du total. Un écosystème qui se prive de la moitié de ses fondateurs se prive aussi de la moitié de ses chances.

Ce qu’il faut surveiller

À douze ou dix-huit mois, trois signaux méritent l’attention d’un fondateur tunisien. D’abord, la montée de l’IA d’entreprise : c’est le seul segment où le talent tunisien, abondant et bon marché, peut créer un avantage réel sans avoir besoin d’un marché intérieur profond. Une startup B2B qui vend de l’automatisation à des clients européens ou du Golfe n’a pas à attendre que le capital vienne à Tunis.

Ensuite, la sélectivité. Moins de tours, plus gros : la règle du semestre va durer. Elle récompense les startups qui montrent des revenus récurrents et une clientèle entreprise, pas celles qui alignent des utilisateurs sans modèle. Le temps du volume à tout prix est passé.

Enfin, la question du chèque local. Tant que l’amorçage tunisien restera sous-doté, les meilleurs fondateurs continueront de domicilier leur startup à Dubaï ou au Caire pour lever. Le vrai chantier n’est pas de produire plus de startups, c’est de leur donner accès au capital qui les fait grandir sur place.

Le rapport de Wamda se lit comme une carte : il indique précisément où l’argent se pose, secteur par secteur, pays par pays. Pour un fondateur tunisien, la question n’est plus de savoir si le capital existe. Il existe, il coule, il grossit même sur certains segments. La vraie question est de savoir si la Tunisie décidera enfin de se placer sur le chemin du flux, ou si elle continuera de compter les trains qui passent.

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