Décryptages
TE#29 – London Tech Week 2026 : la Tunisie joue sa carte diaspora
20 startups tunisiennes à Londres, une diaspora mobilisée, un soutien Banque mondiale : une internationalisation qui doit encore prouver qu’elle paie.
Lundi 8 juin, dans un hall d’exposition de l’est londonien, une vingtaine de stands aux couleurs tunisiennes ont ouvert au milieu de plus de 45 000 visiteurs attendus sur la semaine. Pas un pavillon timide perdu dans un coin : une délégation organisée, badgée, briefée, venue à Londres avec une consigne simple, ne pas rentrer avec seulement des cartes de visite. C’est la deuxième fois que la Tunisie participe officiellement au London Tech Week, l’un des plus gros rendez-vous tech d’Europe. Et cette fois, le pays ne vient pas seulement montrer ce qu’il sait faire. Il vient chercher quelque chose de précis : de l’argent, des partenaires, et le carnet d’adresses de sa propre diaspora.
Voici la thèse de ce décryptage : en moins de huit mois, la Tunisie a transformé sa présence dans les grands salons tech mondiaux en une vraie politique d’internationalisation. Reste la question qui fâche, celle qu’on pose rarement à voix haute dans les communiqués officiels : est-ce que ces missions, qui s’enchaînent de Riyad à Paris à Londres, se transforment réellement en contrats et en levées de fonds, ou est-ce qu’on finance surtout de la visibilité ?
D’où vient cette présence à Londres
Pour comprendre l’enjeu, il faut regarder le calendrier des douze derniers mois. En février 2026, six startups tunisiennes ont été sélectionnées pour le salon LEAP en Arabie saoudite, l’un des plus grands événements tech du Golfe. En juin, c’est le double rendez-vous : VivaTech à Paris, du 17 au 20 juin, avec un pavillon national, et London Tech Week, du 8 au 12 juin, avec plus de 20 startups et PME. En un semestre, la Tunisie aura donc posé ses couleurs sur les trois scènes tech les plus regardées entre l’Europe et le Golfe.
La délégation londonienne n’est pas pilotée par une administration centrale, et c’est un détail qui compte. Elle est conduite par la CONECT, la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie, et par la Chambre de commerce tuniso-britannique (TBCC). Autrement dit, ce sont des structures patronales et de réseau d’affaires qui tiennent le volant, pas un ministère. Le pavillon met en avant quatre filières précises : l’intelligence artificielle, la cybersécurité, la fintech et la healthtech. Ce ne sont pas des thèmes choisis au hasard, ce sont exactement les secteurs où la Tunisie veut faire savoir qu’elle forme des ingénieurs compétitifs à un coût attractif pour les marchés britannique et européen.
Le financement de l’opération éclaire la mécanique. La participation bénéficie du projet « Startups et PME innovantes », financé par la Banque mondiale et mis en oeuvre par la Caisse des dépôts et consignations (CDC) via Smart Capital, l’opérateur du Startup Act. Traduction concrète : ce sont des fonds publics et multilatéraux qui paient le billet d’entrée des startups sur la scène internationale. L’État tunisien a fait un pari, transformer de la visibilité en financement privé. C’est tout l’enjeu de la semaine.
La carte diaspora, le vrai pari de Londres
Ce qui distingue London Tech Week des autres salons, dans la stratégie tunisienne, c’est un mot : diaspora. Le programme officiel a réservé la journée du 9 juin à des sessions de networking avec la communauté tunisienne du Royaume-Uni. Et le 10 juin, un panel a été consacré au leadership féminin dans les nouvelles technologies. Ces deux rendez-vous ne sont pas du décor. Ils traduisent une conviction qui monte dans l’écosystème : la diaspora n’est pas qu’une réserve de fierté nationale, c’est un actif financier et commercial sous-exploité.
L’idée est limpide. Un fondateur tunisien basé à Tunis qui veut vendre à un grand compte britannique a besoin de deux choses qu’il n’a pas : un interlocuteur de confiance sur place et un crédit de crédibilité locale. Or, Londres compte des milliers de Tunisiens qui travaillent dans la finance, la tech et le conseil. Ce sont eux, potentiellement, les premiers clients, les premiers business angels, les premiers ponts vers un fonds d’investissement. Mobiliser cette diaspora, c’est tenter de raccourcir le chemin entre une startup de Tunis et un chèque de Londres.
Le panel sur le leadership féminin répond à une autre réalité de l’écosystème. La Tunisie affiche une part de femmes fondatrices et ingénieures supérieure à beaucoup de marchés comparables, et c’est un argument que le pays a tout intérêt à mettre en avant face à des investisseurs internationaux de plus en plus attentifs à la diversité des équipes qu’ils financent. Ce n’est pas de la communication gratuite, c’est un différenciateur réel sur un marché de capital saturé de signaux.
Ce qui résiste, ce qui freine
Maintenant, la partie que les communiqués évitent. Une mission à Londres coûte cher, et le retour sur investissement reste difficile à mesurer. La Tunisie compte aujourd’hui plus de 1 450 startups labellisées ou en cours de structuration, pour un chiffre d’affaires cumulé estimé autour de 300 millions de dollars. Mais l’écosystème n’a levé qu’environ 24 millions de dollars de fonds en 2024. Ramené au nombre d’acteurs, le ticket moyen reste faible, et la majorité des startups ne lèvent jamais. Une semaine de salon, aussi bien organisée soit-elle, ne change pas cette équation de fond.
Le premier frein est le financement local lui-même. Tant que les fonds tunisiens manquent de munitions et que le capital-risque reste étroit, les fondateurs qui décrochent l’intérêt d’un investisseur étranger à Londres se heurtent ensuite à un problème bête mais réel : la difficulté de faire entrer et sortir des devises, de structurer un tour avec un fonds étranger depuis la Tunisie. C’est précisément l’un des points que le futur Startup Act 2.0, en cours d’élaboration, dit vouloir corriger, avec un compte en devises et des instruments de garantie. Mais ce cadre n’est pas encore voté.
Le second frein est le suivi. L’écosystème tunisien sait organiser des missions, il sait moins les transformer. Un salon génère des dizaines de contacts chauds. Sans une équipe dédiée pour relancer, qualifier et closer dans les semaines qui suivent, ces contacts refroidissent. Le vrai test de London Tech Week 2026 ne se jouera pas cette semaine à Londres, il se jouera en septembre, quand on saura combien de ces conversations sont devenues des contrats, des pilotes payants ou des lettres d’intention d’investissement.
Les 12 prochains mois
Trois signaux seront à surveiller. Le premier : combien des 20 startups présentes annonceront, d’ici la fin 2026, un partenariat commercial ou une levée impliquant un acteur britannique ou européen rencontré à Londres. Si le chiffre est nul ou anecdotique, le modèle de la mission-vitrine aura montré ses limites. Le deuxième : l’adoption du Startup Act 2.0, qui conditionne la capacité des fondateurs à capter du capital étranger sans se battre contre la réglementation des changes. Le troisième : la structuration d’un vrai réseau diaspora, durable, au-delà d’une soirée networking annuelle. Plusieurs écosystèmes voisins, du Maroc à l’Égypte, ont compris avant la Tunisie que la diaspora se cultive toute l’année, pas une semaine en juin.
La Tunisie a clairement choisi son camp : celui de l’ouverture, de la présence internationale, de la mise en réseau. C’est la bonne direction. Le pays a des ingénieurs, des fondatrices et des produits qui tiennent la comparaison. Ce qui lui manque encore, c’est la machine qui transforme une poignée de main à Londres en un virement sur un compte à Tunis. London Tech Week 2026 n’est pas une fin, c’est un test. La vraie question n’est pas combien de startups sont parties, mais combien reviendront avec autre chose qu’une photo de pavillon.
Sources
- African Manager, « 20 startups tunisiennes au London Tech Week 2026 », juin 2026.
- L’Économiste Maghrébin, « La Tunisie voit grand au London Tech Week 2026 », 9 juin 2026.
- Webmanager Center, « London Tech Week 2026 : la Tunisie mise sur ses startups et PME innovantes à Londres », 26 mai 2026.
- Tustex, « 20 startups et entreprises tunisiennes au London Tech Week 2026 », 2026.
- La Presse de Tunisie, « Que change le futur Startup Act 2.0 pour les startups tunisiennes ? », 17 avril 2026.
