Portraits
TE#71 – Imen Hbiri (RoboCare) : l’IA agricole de Sfax vise le MENA
Docteure-ingénieure de Sfax, Imen Hbiri a fondé RoboCare. 216 Capital entre au capital : l’une des rares levées tunisiennes d’une année 2026 au régime sec.
Il faut imaginer la scène. Une oliveraie du centre tunisien, en plein été, quand la terre craque de sécheresse. L’agriculteur, lui, sait lire son champ à l’œil. Mais il ne voit pas la maladie qui commence, ni le stress hydrique qui s’installe sous les feuilles avant que le mal ne soit fait. Ce que l’œil ne voit pas, un satellite, un drone et quelques capteurs plantés dans le sol, eux, le captent. Encore faut-il traduire ces milliers de données en une phrase utile : arrose ici, pas là, traite ce rang-ci avant qu’il ne soit trop tard. C’est exactement ce que fait la plateforme d’Imen Hbiri. Et c’est ce que 216 Capital vient de décider de financer.
Fin juin 2026, le fonds tunisien 216 Capital a annoncé son entrée au capital de RoboCare, la startup agritech fondée à Sfax par Imen Hbiri. Un investissement dit « à six chiffres », donc quelque part entre 100 000 et 999 000 dinars ou dollars selon la devise retenue, le communiqué restant volontairement flou sur le montant exact. La somme paraît modeste. Elle ne l’est pas, quand on la remet dans le contexte d’une année 2026 catastrophique pour le financement des jeunes pousses tunisiennes.
Une bonne nouvelle dans un désert
Les chiffres du premier semestre font mal. Selon les données compilées par Wamda, les startups tunisiennes ont levé, sur les six premiers mois de 2026, à peine 300 000 dollars, répartis sur trois opérations seulement. Trois. Sur toute la région MENA, ce sont 1,7 milliard de dollars qui ont circulé sur la même période. La part tunisienne est donc statistiquement proche de zéro. Dans ce désert, la levée de RoboCare n’est pas un détail : c’est l’une des rares transactions qui font que la Tunisie figure encore sur la carte des investisseurs.
Voilà le paradoxe qu’incarne Imen Hbiri. Son entreprise coche toutes les cases que l’écosystème réclame depuis des années : une fondatrice ingénieure, une technologie brevetable, un secteur stratégique, des résultats mesurables sur le terrain, une ambition régionale. Et pourtant, ce que le marché local a pu mettre sur la table se compte en centaines de milliers, pas en millions. La question n’est pas de bouder la bonne nouvelle. Elle est de comprendre pourquoi une pépite pareille ne lève pas dix fois plus, et pourquoi elle doit déjà regarder ailleurs pour grandir.
De la robotique de laboratoire au champ d’oliviers
Le parcours d’Imen Hbiri ne ressemble pas à celui du fondateur pressé qui a lu deux livres de management et levé sur un slide. Elle est docteure-ingénieure en robotique, formée à l’École Nationale d’Ingénieurs de Sfax, où elle décroche son master en 2013 avant de pousser jusqu’au doctorat. Sa première vie professionnelle est celle d’une technicienne pointue : ingénieure de production dès 2012, puis responsable recherche et innovation chez Robotika Technologies, avant de devenir experte technique puis consultante en robotique. Un profil de laboratoire, de mécatronique, de systèmes embarqués. Rien qui la destinait, a priori, à passer ses journées à parler d’oliviers, de céréales et de tomates d’industrie.
C’est pourtant là que se joue son pari. En 2020, elle fonde RoboCare avec une intuition simple : la Tunisie regorge d’ingénieurs capables de faire de l’intelligence artificielle de haut niveau, et d’agriculteurs qui perdent de l’eau, des intrants et du rendement faute d’information. Entre les deux, il manque un pont. RoboCare est ce pont. La plateforme agrège l’imagerie satellite, les données de drones, les capteurs connectés au sol, les données météo et l’expertise agronomique de terrain, puis fait tourner ses modèles pour détecter tôt les maladies et le stress des cultures.
Reconnue TechWomen, réseau de mentorat porté par le département d’État américain qui distingue chaque année des femmes de la tech des pays émergents, Imen Hbiri appartient à cette génération de fondatrices tunisiennes qui ont d’abord construit une crédibilité scientifique avant de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. Une trajectoire moins spectaculaire, mais plus solide.
Des résultats que l’agriculteur peut compter
Là où beaucoup de startups agritech vendent du rêve, RoboCare met des chiffres sur la table. D’après l’entreprise, sa technologie permet jusqu’à 35 % d’économie d’eau, jusqu’à 25 % de réduction des intrants et jusqu’à 20 % de hausse des rendements. Dans un pays où l’eau est devenue la ressource la plus disputée, où les barrages se vident et où la facture des engrais importés pèse sur chaque exploitation, ces pourcentages parlent directement au portefeuille de l’agriculteur.
Le vrai différenciateur, toutefois, n’est pas la promesse. Il est dans la spécialisation. Plutôt que de plaquer un modèle générique venu d’ailleurs, RoboCare construit ses algorithmes à partir de données locales, calibrées pour les sols et le climat de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Trois cultures stratégiques concentrent l’effort : l’olivier, les céréales et la tomate d’industrie. Autrement dit, des filières qui comptent vraiment dans l’économie agricole tunisienne et régionale, pas des cultures de démonstration. L’entreprise dit surveiller déjà plusieurs milliers d’hectares et avoir généré des milliers d’alertes agronomiques, ces signaux qui permettent à un exploitant de réagir en jours plutôt qu’en semaines.
Pourquoi il faut partir pour rester
C’est là que le portrait devient politique. Avec l’argent de 216 Capital, RoboCare ne prévoit pas d’abord de conquérir la Tunisie. Ses trois priorités affichées sont l’expansion commerciale vers de nouveaux marchés africains et moyen-orientaux, le renforcement des équipes de vente et l’amélioration continue des modèles d’IA. La Tunisie reste la base technique, le laboratoire, le vivier d’ingénieurs. Mais la croissance, elle, est cherchée ailleurs.
Ce choix n’a rien d’un caprice. Le marché agricole tunisien est réel, mais fragmenté, peu solvable, difficile à convaincre de payer pour de la donnée. Le pouvoir d’achat des grands comptes agro-industriels se trouve davantage dans le Golfe, où la sécurité alimentaire est une obsession nationale et où les budgets suivent. Hassen Arfaoui, Principal chez 216 Capital, ne dit pas autre chose quand il justifie l’investissement par la capacité de RoboCare à apporter « des réponses concrètes aux grands défis économiques, sociaux et environnementaux du continent ». Traduction : le potentiel est régional, pas seulement national.
On peut s’en réjouir. On peut aussi y voir le symptôme d’un système qui forme d’excellents fondateurs et les pousse, faute de capital et de marché profond, à exporter leur meilleure valeur ajoutée dès qu’elle devient intéressante. RoboCare ne quitte pas la Tunisie. Mais elle grandira surtout en dehors. Combien de startups suivront le même chemin, jusqu’à ce que le siège lui-même finisse par déménager ?
Ce que le cas RoboCare nous apprend
Le portrait d’Imen Hbiri tient en une tension. D’un côté, une réussite exemplaire : une ingénieure de Sfax, femme dans un secteur d’hommes, qui construit une technologie sérieuse, brevetable, utile, et qui décroche l’un des rares tickets d’une année maigre. De l’autre, un signal d’alerte : si une entreprise de ce calibre ne peut lever qu’à six chiffres et doit chercher sa croissance à l’export, c’est que le capital patient manque toujours cruellement au pays.
La suite se lira dans les faits. RoboCare tiendra-t-elle ses promesses de rendement à grande échelle, sur des milliers d’exploitations plutôt que des projets pilotes ? Convaincra-t-elle les agro-industriels du Golfe, réputés exigeants ? Et surtout, gardera-t-elle son cœur technique et ses emplois à Sfax, ou basculera-t-elle, comme d’autres avant elle, vers un siège dubaïote ? La réponse à ces questions dira si la Tunisie sait, enfin, retenir ce qu’elle sait si bien produire.
Sources
- Wamda, « Tunisia’s RoboCare secures six-figure investment from 216 Capital », 23 juin 2026.
- iGrow News, « 216 Capital Invests in Tunisian Precision Agriculture Startup RoboCare to Fund MENA Expansion », 30 juin 2026.
- African Manager, « Tunisian startups raise just $300,000 in H1 2026 ».
- We are Tech Africa, profil Imen Hbiri, série Tech Stars.
- THD Tunisie, « AgriTech : 216 Capital investit dans la startup tunisienne RoboCare ».
