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GreenTech Tunisia : la vague verte qui trouve enfin son argent

GreenTECH Tunisia finance enfin la vague verte : 11 startups sélectionnées, 300 emplois visés. Mais une greentech vit-elle de subventions ou de clients ?

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Onze startups vertes viennent d’être financées, un programme public promet d’en soutenir trente-deux et de créer trois cents emplois. Derrière les annonces, une génération d’entrepreneurs tunisiens fait le pari que les déchets, l’eau et le plastique valent mieux qu’un enfouissement. Reste la vraie question : une greentech peut-elle vivre de subventions, ou doit-elle prouver qu’un marché existe ?

Dans une exploitation agricole de la région de Tunis, un bidon métallique avale chaque jour les restes de la cantine, les épluchures, les rebuts de récolte. Ce que la plupart des fermes paient pour évacuer, celle-ci le transforme en gaz pour cuisiner et en fertilisant pour ses sols. La machine s’appelle un biodigesteur. La startup qui l’a conçue, MEPS, promet à ses clients jusqu’à 40 % d’économie sur la facture énergétique et 100 % d’économie sur l’engrais chimique, soit 15 000 à 16 000 dinars par an. Le déchet cesse d’être un coût. Il devient une ressource.

MEPS n’est pas un cas isolé. C’est le visage d’une vague plus large, celle de la greentech tunisienne, longtemps cantonnée aux discours sur le développement durable et qui, en 2026, commence enfin à toucher de l’argent.

Le programme qui débloque les vannes

Le déclencheur porte un nom : GreenTECH Tunisia. Piloté par la Caisse des Dépôts et Consignations en partenariat avec Smart Capital, l’opérateur du Startup Act, il s’inscrit dans le projet Greenov’i financé par l’Union européenne. Son objet est simple à énoncer, difficile à réaliser : faire émerger une économie verte tunisienne capable de tenir face au changement climatique, et surtout de créer de la valeur et de l’emploi.

Le programme couvre un spectre large : énergies renouvelables, mobilité durable, écoconstruction, gestion des déchets et recyclage, technologies de l’eau, agriculture durable, régénération des sols. Autant de domaines où la Tunisie, pays exposé au stress hydrique et dépendant de ses importations d’énergie, a moins le choix que le luxe d’attendre.

Ce qui change vraiment, ce sont les instruments financiers. GreenTECH met sur la table deux outils taillés pour les startups qui n’intéressent pas encore les banques. Le premier, VAIR, est un financement hybride composé à 70 % de subvention et à 30 % d’avance remboursable, destiné aux projets en phase d’idéation. Le second, MAIR, est une avance remboursable pour accompagner la mise sur le marché. En clair, l’État et l’Europe acceptent de porter une partie du risque là où le privé recule encore, sur les tout premiers pas d’une entreprise verte.

Les chiffres donnent la mesure de l’ambition. Onze startups ont déjà été sélectionnées pour bénéficier de l’instrument VAIR. Le programme vise à terme trente-deux projets en phase d’idéation et dix en phase d’entrée sur le marché, pour la création d’environ trois cents emplois directs. Sur un appel à candidatures, l’enjeu pouvait grimper jusqu’à 150 000 dinars par projet.

Trois paris pour comprendre la vague

Derrière les acronymes, il y a des produits et des fondateurs. Trois d’entre eux racontent bien ce que la greentech tunisienne essaie de fabriquer.

MEPS, d’abord, fondée par Khouloud Ayachi. Sa thèse tient en une phrase : la matière organique jetée est une énergie gaspillée. Son biodigesteur, présenté comme intelligent, mobile et autonome, s’adresse aux agriculteurs, aux acteurs du tourisme et à l’agroalimentaire, des secteurs qui produisent des tonnes de déchets et paient une double peine, celle du traitement et celle de l’achat d’énergie et d’engrais. La solution lui a valu la deuxième place à l’Orange Summer Challenge International 2024, et l’entreprise affiche désormais une ambition africaine.

EPI Green, ensuite, s’attaque au cauchemar du plastique non recyclable. Son procédé de pyrolyse transforme ces déchets, ceux que personne ne sait quoi faire, en hydrogène vert et en carbone solide. Là où le tri classique bute, la chimie prend le relais. C’est le genre de deeptech qui, si elle tient ses promesses industrielles, s’attaque à un problème mondial autant que tunisien.

Mycelium Innovations, enfin, remplace le polystyrène. La startup conçoit un matériau d’emballage biosourcé à partir de mycélium, la partie racinaire des champignons, et de résidus agricoles locaux. Le résultat est biodégradable et compostable. Quand on sait combien d’emballages plastiques traversent une chaîne logistique, substituer une matière qui retourne à la terre n’a rien d’anecdotique.

Trois entreprises, trois flux de déchets, une même logique : ce que la vieille économie considère comme une nuisance, la greentech le regarde comme un gisement.

Pourquoi maintenant, et pourquoi la Tunisie

Le calendrier n’est pas un hasard. La Tunisie figure parmi les pays les plus menacés par le stress hydrique du bassin méditerranéen, ses décharges saturent, et sa facture énergétique pèse lourd sur les comptes publics. Chaque solution qui économise de l’eau, réduit un déchet ou produit de l’énergie localement répond à une douleur concrète, pas à une mode.

Il y a aussi un alignement d’intérêts nouveau. Les bailleurs internationaux, l’Union européenne en tête, veulent financer la transition écologique du sud de la Méditerranée. Les institutions tunisiennes, CDC et Smart Capital, ont appris avec le Startup Act à structurer des dispositifs de financement. Et une génération d’ingénieurs formés localement cherche des problèmes qui ont du sens. La rencontre de ces trois forces, argent international, structure publique, talents, explique pourquoi la greentech décolle en 2026 et pas en 2020.

Enfin, le marché régional s’ouvre. Les startups de la zone MENA ont levé 7,5 milliards de dollars en 2025, une progression spectaculaire, et les acteurs du Golfe cherchent des solutions durables clés en main. Une greentech tunisienne qui résout un problème d’eau ou de déchets à Sfax résout le même problème à Riyad ou à Nairobi.

La question qui dérange : subvention n’est pas marché

Il serait malhonnête de s’arrêter à la belle histoire. Une part du financement de cette vague verte est publique ou concessionnelle. La subvention débloque un projet, elle ne prouve pas qu’il a des clients. L’histoire de l’écosystème tunisien est pleine de projets primés et financés par des programmes qui n’ont jamais rencontré leur marché, faute d’acheteurs prêts à payer le vrai prix.

Le test décisif viendra après le chèque VAIR. Combien d’agriculteurs achèteront un biodigesteur au prix coûtant, sans aide ? Combien d’industriels signeront avec EPI Green une fois la démonstration terminée ? Combien de marques adopteront le mycélium si son coût dépasse celui du polystyrène ? La greentech ne gagnera pas parce qu’elle est vertueuse, mais parce qu’elle sera moins chère, plus fiable ou obligatoire par la réglementation. Tant que ces trois leviers ne sont pas actionnés, la vertu reste fragile.

Le deuxième risque est celui de la dépendance. Un programme financé par l’Union européenne a une durée de vie. Si l’écosystème vert tunisien ne construit pas, en parallèle, une demande solvable et des investisseurs privés capables de prendre le relais, la vague retombera le jour où le robinet des bailleurs se fermera. La bonne nouvelle, c’est que des fonds locaux comme 216 Capital commencent à regarder l’impact avec sérieux. La mauvaise, c’est qu’ils restent rares sur les tickets d’amorçage vert.

Ce qu’il faut retenir

GreenTECH Tunisia marque un tournant réel : pour la première fois, l’économie verte tunisienne dispose d’un guichet de financement dédié, d’instruments adaptés au risque, et d’une poignée de startups crédibles pour l’incarner. Onze projets financés, trente-deux visés, trois cents emplois en ligne de mire : ce n’est pas une révolution, c’est un début sérieux.

Le vrai jugement se fera dans deux ans, loin des cérémonies de sélection. On ne comptera pas les subventions distribuées, mais les biodigesteurs installés chez des clients payants, les tonnes de plastique réellement transformées, les emballages verts qui auront remplacé le plastique sur des chaînes de production. La greentech tunisienne a enfin trouvé son argent. Il lui reste à trouver ses clients.

Sources

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