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TE#31 – Fondatrices tunisiennes : championnes des deals, orphelines du capital

Un quart des deals startup tunisiens impliquent une femme, record africain. Mais les fondatrices seules ont capté moins de 0,2% des dollars MENA en 2025.

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Sur la côte de Bizerte, le crabe bleu était une malédiction. Cette espèce invasive, surnommée « Daech » par les pêcheurs, lacérait les filets et vidait les casiers. Malak Boukthir en a fait une matière première. Avec Ecofeed, sa startup, elle transforme les déchets de crabe et les rebuts agricoles en aliment pour bétail, grâce à un séchage solaire assisté par capteurs. En 2025, le jury de la Femme entrepreneure de l’année en Tunisie lui a remis son prix. À quelques fuseaux de là, Amira Cheniour pilote Seabex, une plateforme d’agriculture de précision pilotée par satellite qui suit la santé des cultures sur des dizaines de milliers d’hectares. Deux femmes, deux réussites concrètes, deux noms que l’écosystème cite avec fierté. Et pourtant, derrière ces histoires, un chiffre dérange : à l’échelle de la région, les startups fondées par des femmes seules ont capté moins de 0,2% des dollars investis l’an dernier.

Le classement qui fait du bien

Commençons par la bonne nouvelle, parce qu’elle est réelle. La Tunisie figure dans le peloton de tête africain pour la place des femmes dans ses startups. Selon les données compilées sur l’écosystème, près de 27% des deals startup du pays impliquent une équipe fondatrice où figure au moins une femme. C’est l’un des meilleurs taux du continent, loin devant la moyenne mondiale, qui peine à dépasser les 15% sur la même mesure.

Ce résultat n’est pas un hasard. Il s’enracine dans une singularité tunisienne : la place ancienne des femmes dans l’enseignement supérieur scientifique. Dans les écoles d’ingénieurs et les facultés de sciences du pays, les promotions sont souvent paritaires, parfois majoritairement féminines. Le vivier de fondatrices techniques existe donc avant même qu’on parle de startup. Quand l’écosystème s’est structuré, après le Startup Act de 2018, les femmes étaient déjà là, diplômées, prêtes.

S’y ajoute une nappe de dispositifs pensés pour elles. Le programme Womentum accompagne les fondatrices avec du mentorat et des financements pouvant aller jusqu’à 160 000 dollars. La Westerwelle Startup Haus de Tunis est devenue un point de ralliement pour les porteuses de projet. Des fonds locaux comme 216 Capital, lui-même dirigé par une femme, Dhekra Khelifi, ont fait de la mixité un sujet de place publique plutôt qu’une case à cocher dans un rapport d’impact.

Le chiffre qui gâche la fête

Maintenant, retournons la carte. Compter les deals, c’est compter des tickets, pas des montants. Et dès qu’on regarde les sommes, l’image bascule.

À l’échelle MENA, le constat de 2025 est brutal. Sur l’ensemble du capital-risque déployé dans la région, les startups fondées exclusivement par des femmes, sans cofondateur masculin, ont récolté moins de 500 000 dollars sur des centaines de millions investis. Soit environ 0,2% du total. Pas 20%, pas 2%. Zéro virgule deux. Le reste des financements va à des équipes masculines ou mixtes, et dans ces équipes mixtes, la femme est rarement celle qui détient la majorité du capital ou le titre de directrice générale.

Le grand écart est là, tout entier. La Tunisie excelle à faire émerger des fondatrices et à les compter dans ses statistiques de deals. Elle échoue, comme toute la région, à leur faire passer le cap du gros chèque. Beaucoup de premières levées d’amorçage à quelques dizaines de milliers de dinars. Très peu de tours de table à plusieurs millions. La courbe se brise exactement à l’endroit où le capital cesse d’être un encouragement pour devenir un véritable carburant de croissance.

Ce n’est pas qu’une affaire de justice. C’est une affaire d’efficacité. Plusieurs études régionales montrent que les startups dirigées par des femmes génèrent en moyenne davantage de revenus par dollar investi. Sous-financer cette population, ce n’est pas seulement injuste, c’est laisser du rendement sur la table.

Pourquoi le chèque ne suit pas

Reste la question qui dérange : pourquoi ce mur ? Les explications faciles ne tiennent pas. Le vivier existe, on l’a dit. Les dispositifs d’amorçage existent aussi. Le blocage est ailleurs, plus haut dans la chaîne du financement.

D’abord, la composition des tables de décision. Les comités d’investissement qui signent les tickets à six et sept chiffres restent très majoritairement masculins, en Tunisie comme partout. Or les études sur le sujet sont constantes : les investisseurs financent plus volontiers ceux qui leur ressemblent et dont ils comprennent d’instinct le marché. Une fondatrice qui s’attaque à la santé des femmes, à la nutrition infantile ou à l’agriculture vivrière parle à des décideurs qui n’ont jamais vécu ces problèmes de l’intérieur.

Ensuite, le biais d’interrogatoire. La recherche en capital-risque a documenté un schéma têtu : face à un homme, l’investisseur pose des questions de potentiel (jusqu’où peux-tu aller ?). Face à une femme, il pose des questions de risque (comment vas-tu éviter l’échec ?). À pitch équivalent, la fondatrice repart avec un chèque plus petit, parce qu’on l’a évaluée sur ce qu’elle pourrait perdre plutôt que sur ce qu’elle pourrait gagner.

Enfin, l’effet de réseau. Les gros tours se bouclent rarement à froid. Ils naissent d’introductions, de cooptations, de dîners. Quand les cercles qui comptent sont masculins, les fondatrices accèdent plus tard, et plus difficilement, aux investisseurs capables de les suivre sur la durée.

Ce que la Tunisie peut en faire

Le risque, pour un pays fier de ses classements, serait de se satisfaire du symbole. Aligner les prix de Femme entrepreneure de l’année et les panels mixtes en conférence, tout en laissant le capital filer vers les mêmes profils qu’avant. La célébration sans le financement, c’est de la communication, pas de la transformation.

La bonne nouvelle, c’est que les leviers sont identifiés et qu’ils sont à portée de main local. Fixer aux fonds publics comme l’ANAVA, qui irrigue une partie de l’écosystème via ses véhicules, des objectifs chiffrés et publiés de capital effectivement déployé vers les équipes féminines, pas seulement de deals signés. Féminiser les comités d’investissement, parce qu’on ne corrige pas un biais de décision sans changer ceux qui décident. Et financer le maillon manquant : non pas une énième subvention d’amorçage, mais des tickets de suite, ceux qui permettent à une Seabex ou à une Ecofeed de passer du prototype prometteur à l’entreprise qui embauche cent personnes.

La Tunisie a déjà gagné la première manche, celle de faire naître des fondatrices en nombre. C’est rare, et c’est précieux. Reste la seconde, plus dure : leur donner les moyens de devenir grandes. Tant que le pays comptera beaucoup de femmes à la création et si peu à la levée à plusieurs millions, son record africain restera ce qu’il est aujourd’hui : un magnifique début de phrase qui attend toujours sa fin.

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