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TE#45 – Effet d’éviction : les banques financent l’État, pas votre boîte

L’État capte un tiers du crédit bancaire tunisien. Décryptage de l’effet d’éviction qui assèche le financement des PME et des startups.

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La part de l’État dans le crédit bancaire tunisien est passée de 15% en 2019 à un tiers en août 2025. Pendant ce temps, le crédit au reste de l’économie n’a progressé que de 3% sur un an, et 41,4% des demandes de crédit des PME ont été refusées. Voici pourquoi votre dossier traîne, et ce qui pourrait débloquer la situation d’ici 2027.

Le dirigeant d’une PME industrielle de Ben Arous a fait le calcul l’an dernier. Carnet de commandes plein, deux clients européens qui réclament des délais plus courts, une seule chose qui manque : 600 000 dinars (environ 179 000 euros) pour une nouvelle ligne d’assemblage. Il a déposé son dossier dans trois banques. Réponse identique des trois côtés : garanties insuffisantes, ratio d’endettement trop tendu, revenez avec une hypothèque. Il a fini par acheter la machine d’occasion, à moitié de la capacité prévue, en autofinancement. L’histoire n’a rien d’exceptionnel. C’est devenue la norme.

Ce blocage porte un nom que les économistes répètent depuis dix-huit mois : l’effet d’éviction. L’État, pour financer son déficit, capte une part croissante de l’argent que les banques pourraient prêter aux entreprises. Le résultat est mécanique : il reste moins pour vous.

Un tiers du crédit bancaire part désormais vers l’État

Le chiffre qui résume tout est celui de la part de l’État dans le crédit bancaire total. Elle était de 15% en 2019. Elle a atteint un tiers en août 2025, selon les données reprises par la Banque mondiale dans son alerte de novembre 2025. En six ans, l’État a plus que doublé sa ponction sur les ressources prêtables du système bancaire.

Dans le même temps, le crédit au reste de l’économie, donc aux entreprises et aux ménages, n’a progressé que de 3% en août 2025 par rapport à août 2024. Dans un pays où l’inflation tourne autour de 5,5% en mai 2026 selon l’Institut national de la statistique, une hausse nominale de 3% signifie un crédit réel en recul. Concrètement, l’enveloppe disponible pour financer les machines, les stocks et les embauches se rétrécit.

La cause est connue. La dette publique a atteint 84,9% du PIB en 2024, son plus haut niveau depuis l’indépendance. Entre juillet 2021 et janvier 2026, la Tunisie a signé 71 accords d’emprunt pour plus de 6,785 milliards de dollars. Faute d’accès facile aux marchés internationaux, l’État se finance de plus en plus à l’intérieur, en émettant des bons du Trésor que les banques achètent en priorité.

Pourquoi les banques préfèrent prêter à l’État

Mettez-vous une seconde à la place d’un directeur du risque dans une banque tunisienne. D’un côté, un bon du Trésor : rendement correct, risque considéré comme nul, aucune analyse de dossier à mener, aucun recouvrement à gérer. De l’autre, une PME de Sfax ou de Kasserine : il faut éplucher trois bilans, évaluer un marché, exiger des garanties, et accepter le risque d’un impayé. Le choix se fait tout seul.

L’Institut arabe des chefs d’entreprises a qualifié ce mécanisme de frein silencieux au financement de l’économie. Silencieux, parce qu’aucune décision officielle ne dit aux banques d’arrêter de prêter aux entreprises. Le glissement se fait dossier par dossier, arbitrage par arbitrage, jusqu’à ce que le crédit productif devienne l’exception et le placement en dette publique la règle.

La Banque centrale, elle, a durci le ton. Son message au système bancaire, relayé par la presse économique au printemps 2026, tient en une phrase : un système bancaire solide qui refuse de financer l’économie réelle n’est plus une garantie de stabilité, il devient un frein à la croissance. Autrement dit, la rentabilité confortable tirée de la dette de l’État ne suffit plus à justifier un secteur qui ne prête pas au privé.

Ce que vit l’entrepreneur au guichet

Les chiffres du terrain sont sévères. Selon les données reprises par L’Économiste Maghrébin, 41,4% des demandes de crédit des PME tunisiennes sont refusées. Plus parlant encore : 60,6% des PME n’ont aucune ligne de crédit, et 48,6% renoncent même à en demander une. Près d’une entreprise sur deux a intériorisé le refus au point de ne plus frapper à la porte de la banque.

Cette autocensure a un coût que les statistiques macro ne capturent pas. L’entrepreneur qui ne demande plus de crédit n’investit pas, ou investit moins vite, ou se rabat sur le cash. C’est l’une des explications de la fameuse cashification de l’économie tunisienne : les billets et monnaies en circulation atteignaient 29 007 millions de dinars au 19 juin 2026 selon la BCT, un niveau record. Quand le crédit formel se ferme, l’argent liquide et l’informel prennent le relais.

Pour une jeune pousse, le tableau est encore plus dur. Une startup early stage n’a ni bilan solide, ni garantie immobilière, ni historique bancaire. Dans un système qui exige des sûretés réelles avant de regarder le projet, elle part battue d’avance. C’est précisément le vide que tentent de combler les fonds d’amorçage et les business angels, mais leur capacité reste sans commune mesure avec les besoins.

Les rustines de l’État, et leurs limites

Le pouvoir public n’ignore pas le problème. Plusieurs lois de finances ont introduit des bonifications d’intérêt pour alléger le coût du crédit aux PME. Surtout, la réforme de la loi sur les chèques d’août 2024 oblige désormais les banques à consacrer au moins 8% de leurs bénéfices de l’année précédente à des lignes de financement à court terme, jusqu’à deux ans, sans intérêt ni garantie, destinées aux petites entreprises et aux particuliers.

Sur le papier, c’est une vraie rupture. Dans les faits, l’effet reste limité. Le recul du crédit au secteur privé observé fin 2025 montre que ces mesures ne renversent pas la tendance de fond. Une enveloppe de 8% des bénéfices, même sans garantie, ne pèse pas lourd face à un appétit de l’État qui absorbe un tiers du crédit total. Tant que l’État reste l’emprunteur prioritaire, les rustines colmatent sans réparer la fuite.

Le maintien du taux directeur de la BCT à 7% au 19 juin 2026, alors que l’inflation reflue, va dans le bon sens pour le coût du crédit. Mais un taux plus bas ne sert à rien si le robinet reste fermé. Le problème tunisien n’est pas seulement le prix de l’argent, c’est sa disponibilité pour ceux qui produisent.

Ce qu’il faut surveiller d’ici 2027

Trois signaux méritent l’attention de tout dirigeant qui prévoit d’investir. Le premier : la trajectoire du besoin de financement de l’État. Tant qu’il grimpe, l’éviction continue, quoi que disent les discours. Une consolidation budgétaire crédible, et donc une meilleure transparence des comptes, où la Tunisie reste mal classée avec un score de 11 sur 100 à l’Open Budget Survey 2025, est la condition pour desserrer l’étau.

Le deuxième : l’application réelle de l’obligation des 8%. Si la BCT publie des données de suivi et sanctionne les banques qui n’allouent pas leur quote-part, le dispositif peut monter en puissance. Sans contrôle, il restera décoratif.

Le troisième : la montée des circuits alternatifs. Fonds d’amorçage, lignes dédiées de la BERD ou de la BEI, financement participatif encadré, leasing, factoring. Aucun ne remplace le crédit bancaire classique, mais leur addition dessine un plan B pour les entreprises que les banques laissent à la porte. L’entrepreneur de 2026 ne peut plus compter sur un seul guichet.

Le dirigeant de Ben Arous, lui, a fini par décrocher un crédit-bail pour sa seconde machine. Pas auprès de sa banque historique, mais d’une société de leasing qui a accepté de financer l’équipement lui-même comme garantie. Il a perdu un an. La leçon qu’il en tire, il la résume sans détour : en Tunisie, aujourd’hui, il ne faut pas demander si la banque va te prêter, mais qui d’autre le fera à sa place.

Sources

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