Diaspora

TE#60 – Diaspora tunisienne : 8,8 milliards qui ne financent aucune startup

8,8 milliards de dinars transférés par la diaspora en 2025, devant l’IDE. Presque rien pour les startups. Décryptage d’un gisement mal canalisé.

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Chaque mois, dans une agence de transfert d’argent à Sfax, à Kairouan ou à Médenine, des familles viennent retirer ce qu’un fils à Paris, une sœur à Milan ou un cousin à Montréal a envoyé. Bout à bout, ces retraits ont formé un chiffre vertigineux : 8,8 milliards de dinars en 2025. C’est plus que les recettes du tourisme. C’est, surtout, davantage que tout l’investissement direct étranger réuni. La diaspora tunisienne est, de loin, la première source de devises du pays. Et pourtant, quand un fondateur de startup cherche à boucler un tour de table, cet argent ne lui arrive presque jamais. Il s’évapore dans la consommation, l’immobilier et l’aide familiale, très loin des tableaux de capitalisation.

Voici la thèse : la Tunisie dispose déjà de sa plus grande poche de financement, elle ne sait simplement pas la connecter à son économie productive. Pendant qu’on débat de l’absence de capital-risque et du fameux trou de la série A, une rivière de devises coule chaque année sans presque jamais irriguer l’innovation. Décryptage d’un gisement que tout le monde cite et que personne n’a encore appris à canaliser.

Le chiffre qui change tout

Commençons par le poids réel de cette diaspora. Les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger ont atteint 8,8 milliards de dinars en 2025, selon la Banque centrale de Tunisie, soit près de 7,7 % du produit intérieur brut. Au 30 juin 2026, ils s’élevaient déjà à 4,4 milliards de dinars, contre 4,19 milliards à la même période l’année précédente. La tendance ne faiblit pas, elle s’accélère.

Pour saisir ce que représente ce flux, il faut le comparer. Ces 8,8 milliards dépassent les recettes touristiques et surpassent l’investissement direct étranger. Autrement dit, la première entrée de devises du pays n’est ni une usine délocalisée, ni un grand groupe international : ce sont deux millions de Tunisiens installés en France, en Italie, en Allemagne, dans le Golfe et au Canada, qui renvoient une part de leur salaire. La Presse a résumé la situation d’une formule juste : une mine d’or sous-exploitée.

Où va l’argent, et pourquoi pas dans les startups

Le problème n’est pas le volume, il est la destination. L’écrasante majorité de ces transferts sert à vivre : loyers des parents, frais de scolarité, santé, travaux dans la maison familiale, parfois un terrain ou un appartement. C’est un argent d’amour et de solidarité, pas un argent d’investissement. Rien de honteux à cela, c’est le rôle premier de toute diaspora. Mais la conséquence économique est nette : cette liquidité entre dans le pays et en ressort aussitôt sous forme de dépense, sans jamais se transformer en capital.

Trois freins expliquent que cet argent ignore les startups. D’abord le coût : transférer vers la Tunisie coûte encore entre 6 et 8 % du montant envoyé, quand l’objectif fixé par les Nations unies est de 3 %. Chaque virement perd donc une commission qui décourage les montants importants et pousse à l’informel. Ensuite le canal : il n’existe quasiment aucun produit financier qui permette à un Tunisien de Lyon de placer 5 000 euros dans une jeune pousse de Tunis en trois clics, avec un cadre juridique clair et une sortie prévisible. Enfin la confiance : investir dans une startup suppose de connaître le fondateur, de suivre l’entreprise, de croire au cadre réglementaire. À distance, sans intermédiaire de confiance, le risque paraît abstrait et l’immobilier reste le réflexe.

La bascule commence : le projet Watani

C’est précisément ce chaînon manquant que des acteurs publics tentent aujourd’hui de construire. Le 15 décembre 2025, l’Agence française de développement, la Caisse des dépôts et consignations tunisienne et Expertise France ont lancé le projet Watani, doté de 5 millions d’euros. Son objectif : ancrer l’entrepreneuriat dans les territoires et, surtout, mobiliser les ressources entrepreneuriales et financières de la diaspora.

Watani vise à accompagner 500 entrepreneurs, en majorité des jeunes et des femmes, dans la création ou le développement de leur activité. Deux leviers concernent directement la diaspora. Le programme Dot Landing cible les Tunisiens installés à l’étranger qui veulent investir ou monter un projet au pays, en leur offrant un accompagnement structuré plutôt qu’un saut dans le vide. Et une plateforme de mobilisation de l’épargne doit voir le jour, pensée pour orienter une partie des économies de la diaspora vers des projets productifs. C’est encore modeste au regard des 8,8 milliards, mais c’est un premier tuyau, là où il n’y avait qu’une évaporation.

Ce que la puissance publique a déjà compris

Watani n’arrive pas seul. Le gouvernement encourage désormais la diaspora à investir dans le numérique, les énergies renouvelables et l’industrie pharmaceutique, avec des avantages fiscaux renforcés et des mécanismes de garantie spécifiques. Les chiffres montrent d’ailleurs un appétit réel : ces dernières années, la diaspora a lancé plus de 717 projets dans les services, 170 dans l’agriculture et une vingtaine dans l’industrie. L’envie d’entreprendre au pays existe, elle attend juste des rails.

L’Organisation internationale pour les migrations pousse dans le même sens, avec l’idée d’un guichet dédié aux porteurs de projets de la diaspora, un point d’entrée unique pour transformer une intention en dossier. Le message, partagé par la CDC comme par la BCT, est cohérent : cesser de voir les transferts comme un simple filet de sécurité familial, et commencer à les traiter comme une classe d’actifs stratégique.

Ce qui manque encore

Restons lucides, la charte de ce magazine l’impose. Cinq millions d’euros et 500 entrepreneurs, c’est un pilote, pas une révolution. Pour que la diaspora finance vraiment les startups, trois conditions manquent encore. La première est un produit d’investissement liquide et sûr : tant qu’un Tunisien de l’étranger ne pourra pas entrer et sortir facilement du capital d’une jeune entreprise, il choisira la brique. La deuxième est la baisse du coût de transfert : passer de 7 % à 3 % libérerait mécaniquement des centaines de millions de dinars par an, et la digitalisation des transferts avance déjà dans ce sens. La troisième est la confiance réglementaire, celle qui se gagne quand un cadre tient dans la durée, quand les sorties se passent bien et se racontent.

Le potentiel, lui, est difficile à ignorer. Si seulement 2 % des transferts annuels étaient fléchés vers l’investissement productif, cela représenterait près de 180 millions de dinars par an injectés dans l’économie réelle, un ordre de grandeur qui dépasse ce que lèvent aujourd’hui la plupart des fonds locaux réunis. La diaspora n’a pas besoin d’être convaincue d’aimer son pays, elle l’a déjà prouvé à hauteur de 8,8 milliards. Il reste à lui donner autre chose qu’un guichet de retrait : une manière d’investir dans la prochaine génération de fondateurs tunisiens. Le premier qui construira ce pont, banque, fonds ou plateforme, ne se contentera pas de rendre service, il ouvrira la plus grande source de capital jamais offerte à l’écosystème.

Sources : Banque centrale de Tunisie, La Presse de Tunisie, ilboursa, Caisse des dépôts et consignations, Agence française de développement, Expertise France, Organisation internationale pour les migrations.

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