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TE#36 – AgriTech en Tunisie : 30 start-up face à la pénurie d’eau

La Tunisie vit sous le seuil de pénurie absolue d’eau. Une trentaine de start-up agritech tentent d’irriguer mieux avec moins. Décryptage.

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Amira Cheniour a grandi les pieds dans la terre. Fille d’agriculteurs, elle a vu de près ce que beaucoup d’ingénieurs tunisiens ne connaissent que par les statistiques : un père qui scrute le ciel, une récolte suspendue à une pluie qui ne vient pas, et de l’eau qu’on gaspille faute de savoir exactement quand et combien arroser. C’est cette scène, mille fois rejouée dans les exploitations du pays, qu’elle a décidé d’attaquer avec du code. Sa start-up, Seabex, pilote aujourd’hui plus de 50 000 hectares en Tunisie et en France, et promet à ses clients jusqu’à 30 pour cent d’eau économisée pour 20 pour cent de rendement en plus.

Le décor, lui, n’a rien d’inspirant. La Tunisie est l’un des pays les plus pauvres en eau de la planète, et son agriculture, qui fait vivre un actif sur quatre et pèse environ 10 pour cent du PIB, encaisse le choc de plein fouet. Entre une ressource qui s’épuise et une poignée de fondateurs qui veulent la sauver avec des capteurs et de l’intelligence artificielle, il y a là un secteur qui devrait être une priorité nationale. Il ne l’est pas encore tout à fait. Voici pourquoi.

Le chiffre qui devrait empêcher de dormir : 350

En 2022, la disponibilité en eau par habitant en Tunisie était tombée autour de 350 mètres cubes par an. Pour comprendre la gravité, il faut deux repères. L’ONU fixe le seuil de stress hydrique à 1 700 mètres cubes par habitant et par an. Le seuil de pénurie absolue, lui, est à 500. La Tunisie est donc passée sous la ligne rouge. Pas en projection, pas dans un scénario climatique lointain : maintenant.

Le reste des indicateurs suit la même pente. Les ressources renouvelables sont estimées à 4,6 milliards de mètres cubes par an, mais 80 pour cent se concentrent dans le Nord, loin des grandes plaines céréalières et des oasis du Sud. En 2023, le taux de remplissage des barrages est descendu sous 30 pour cent de leur capacité. Pour compenser, le pays surexploite ses nappes phréatiques à hauteur de 130 pour cent de ce qu’elles peuvent renouveler, ce qui fait baisser les aquifères et laisse l’eau salée s’infiltrer sur les côtes. Près de 30 pour cent des terres arables sont déjà dégradées. Et les projections donnent une baisse supplémentaire de 10 à 30 pour cent des ressources en eau d’ici 2030.

Dans ce contexte, chaque litre mal réparti est un litre de trop. L’irrigation représente la part du lion de la consommation, et c’est précisément là que la technologie peut faire une différence mesurable, immédiate, sans attendre un nouveau barrage ou une station de dessalement qui mettront des années à sortir de terre.

Une trentaine de start-up, beaucoup d’IA, peu de bruit

Le pays compte aujourd’hui entre vingt et trente start-up agritech actives. Elles ne cherchent pas à réinventer l’agriculture, mais à la rendre plus précise. Le principe est partout le même : capter la donnée du terrain, l’humidité du sol, la météo, l’état réel de la plante, puis transformer cette donnée en décision. Arroser ici, pas là. Aujourd’hui, pas demain.

Seabex en est la vitrine. Lancée en 2020 par Amira Cheniour, primée au concours Orange de l’entrepreneur social en Afrique et au Moyen-Orient, la société a misé sur une irrigation pilotée par l’IA, capable de fonctionner même sans réseau dense de capteurs, en s’appuyant sur les données satellitaires et climatiques. Mais elle n’est pas seule. RoboCare combine intelligence artificielle et imagerie spectrale pour livrer aux agriculteurs un diagnostic agronomique de leurs parcelles. AquaDeep s’attaque à l’aquaculture, avec une technologie qui améliore le comptage des larves et l’optimisation des conditions d’élevage. Smart Farm et iFarming équipent les exploitations de capteurs connectés pour suivre sols, cultures et bétail en temps réel. Irwise lit le climat et l’état des sols pour caler l’irrigation au plus juste.

Ce qui frappe, c’est la sophistication. Sur le papier, l’agritech tunisienne joue dans la même cour que les solutions françaises ou israéliennes. La preuve par l’export : Seabex gère déjà des surfaces en France et vise l’Afrique. Le talent est là, formé, ambitieux, souvent issu des mêmes écoles d’ingénieurs qui alimentent la fintech et la deep tech du pays.

Le paradoxe : un secteur vital, mais sous-financé

Alors pourquoi l’impact reste-t-il modeste ? Parce qu’entre une bonne technologie et une transformation à l’échelle du pays, il y a un fossé que la Tunisie n’a pas encore comblé.

Le premier problème est l’argent. L’agritech ne lève pas comme la fintech. Les montants annoncés se comptent en dizaines de milliers de dinars là où d’autres verticales attirent les fonds régionaux. Les cycles agricoles sont longs, les marges des agriculteurs serrées, et convaincre un exploitant de payer un abonnement logiciel quand il hésite déjà sur le prix des semences demande un travail de terrain que peu d’investisseurs ont la patience de financer. Résultat, des start-up brillantes restent petites, faute de carburant pour passer du pilote à la diffusion de masse.

Le deuxième problème est politique. Comme le résume sans détour le Dr Sami Ayari dans Réalités, l’impact de ces start-up demeure limité en l’absence de politiques agricoles claires pour promouvoir ces technologies. Un exemple parlant : le marché mondial des drones agricoles devrait atteindre 6 milliards de dollars d’ici 2030, mais en Tunisie, faire voler un drone au-dessus d’un champ suppose un parcours d’autorisations dissuasif. La réglementation, pensée pour la sécurité, étouffe au passage un outil agronomique de premier plan.

Le troisième problème est culturel et structurel. L’adoption d’outils numériques par des agriculteurs souvent âgés, parfois peu connectés, suppose un accompagnement humain. La donnée, elle, n’est ni toujours disponible ni toujours fiable, ce qui complique l’entraînement des modèles d’IA censés prédire la sécheresse ou la demande en eau.

Un sursaut institutionnel, encore fragile

Il y a tout de même des signaux encourageants. Le programme AgriTech4Tunisia incarne ce frémissement. Après un bootcamp intensif, sa journée de pitch d’avril 2026 a réuni 25 start-up venues de 11 pays, dont 10 tunisiennes, pour lancer la phase d’accélération. Les projets tunisiens y ont mis en avant l’IA et des solutions d’irrigation taillées pour le stress hydrique local. De son côté, l’APIA a rassemblé à Tunis une vingtaine de start-up de l’agriculture connectée face à 200 investisseurs, signe que l’écosystème commence à organiser la rencontre entre ceux qui codent et ceux qui financent.

Reste à transformer ces rendez-vous en commandes réelles, en contrats avec les groupements d’agriculteurs, en intégration dans les politiques publiques de l’eau. Car le marché, lui, n’attend pas. L’agritech mondiale est passée d’environ 19,5 milliards de dollars en 2022 à une trajectoire qui la mènerait vers 46,4 milliards d’ici 2030, portée par une croissance annuelle de 12 à 15 pour cent. La Tunisie a les ingénieurs, le besoin le plus aigu qui soit, et un terrain d’expérimentation grandeur nature. Il lui manque la volonté coordonnée d’en faire une filière, pas une collection de belles initiatives.

Ce qu’il faut retenir

L’agritech tunisienne raconte en miniature le drame de tout l’écosystème : un vivier de talents capables de bâtir des solutions de niveau international, et un environnement qui peine à leur donner les moyens de rester et de grandir. Quand l’eau manque à ce point, l’innovation n’est plus un luxe de start-up, c’est une question de souveraineté alimentaire.

La vraie mesure du succès ne sera pas le nombre de pitchs ou de prix glanés à l’étranger. Ce sera le jour où un exploitant de Kairouan ou de Sidi Bouzid arrosera ses arbres grâce à un algorithme tunisien, paiera pour ce service, et y gagnera. Ce jour-là, l’agritech aura cessé d’être une promesse pour devenir une filière. La technologie est prête. Le pays, lui, doit encore décider qu’il en fait une priorité.

Sources : Réalités (Dr Sami Ayari), La Presse, Maddyness, ilboursa, Agence Ecofin, entreprises-magazine, APIA.

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